La revue Oasis, haut lieu de créativité spirituelle et intellectuelle

Les deux derniers numéros de la revue semestrielle de la Fondation internationale Oasis, créée en 2004 à Venise par Mgr Angelo Scola, actuel cardinal archevêque de Milan, révèlent une évolution importante de la pensée théologico-politique contemporaine.

Comme l’explique Mgr A. Scola dans son intervention au colloque de Tunis du 18 juin 2012 la revue fut créée initialement pour favoriser les liens de communion entre chrétiens d’Orient et d’Occident et pour promouvoir la connaissance réciproque entre le monde occidental et le monde à majorité musulmane. Aujourd’hui elle en vient à une nouvelle étape de sa réflexion, la définition d’un horizon commun entre chrétiens et musulmans fondée sur la notion de personne.

« Il semblerait que, pour se maintenir sans se trahir en tombant dans l’idéologie, l’universel de la religion doive aujourd’hui revêtir une dimension personnaliste (qui bien évidemment, implique aussi une nouvelle conception des relations sociales et économiques) sans laquelle l’insistance sur la liberté risque de s’en tenir à la forme et aux discours. Bien sûr même la dignité de la personne, qui ne peut être considérée comme auto-évidente, requiert une fondation, qui je crois, peut être redécouverte de façon convaincante à partir d’un examen attentif du bien pratique du vivre ensemble. Toutefois dans le présent exposé je renonce à ce travail de justification, préférant insister sur le sens intuitif de la dignité de la personne que chrétiens et musulmans reconnaissent lorsqu’ils envisagent l’homme comme l’interlocuteur d’une parole divine. »[1]

Ce tournant eschatologique et personnaliste de la conscience intellectuelle contemporaine a été anticipé en 1943 par Augusto Del Noce : « L’unité d’aujourd’hui, celle de la cité, ne peut être l’unité de la foi. L’unité de la cité moderne ne sera donc pas assurée par un présupposé, l’unité de la foi, mais par un but : créer des conditions de vie telles que la vérité puisse être vécue en tant que vérité par chaque individu. » Tournant illustré d’une phrase par le président de la nouvelle Tunisie Moncef Marzouki dans sa réponse à l’archevêque de Milan. La révolution tunisienne pour lui « n’est ni religieuse, ni laïque, mais une révolution pour le dépassement de ces oppositions stériles, pour la dignité, pour les libertés ».

Tout l’intérêt de la revue Oasis est de traduire cette prise de conscience personnaliste en des termes que les non chrétiens mais aussi les non-croyants peuvent comprendre. Je ne compte pas dans ce bref billet présenter toute la richesse de la revue que je considère comme l’un des lieux les plus stimulants de la pensée contemporaine. J’encourage chacun à lire les dernières livraisons consacrées à la question des transitions démocratiques (« Religions et partis au risque de la démocratie » : décembre 2012) et à la crise économique actuelle (« Orient et Occident au cœur de la crise » : juin 2013). On peut également s’abonner à la lettre d’information de la fondation Oasis (http://www.oasiscenter.eu/fr/newsletter) et consulter avec profit son site internet également disponible en français (la revue est publiée en 5 langues différentes dont l’arabe et l’ourdou) : http://www.oasiscenter.eu/fr

Je ne ferai que mentionner ce qui m’a particulièrement frappé. La revue Oasis est une revue trans-disciplinaire consciente de vivre à l’âge de la mondialisation et qui cherche en premier lieu à penser celle-ci. Le dialogue islamo-chrétien n’y est pas objectivé, il est lui-même une source nouvelle de la réflexion-monde. A la différence de la plupart des revues parisiennes, le comité scientifique est réellement international tout en disposant d’une directrice (Maria Laura Conte) et d’un rédacteur (Martino Diez) italiens spécialistes des civilisations orientales. Cette ouverture lui permet de prendre distance à l’égard des étroitesses étouffantes des milieux intellectuels traditionnels. La neutralité de rigueur des revues pseudo-scientifiques est balayée au profit d’exposés argumentés des convictions. Inversement, les références à la foi et à la spiritualité sont présentées dans un esprit constructif de dialogue sans consensus mou ni langue de bois. Comme le dit le cardinal Scola : « Il existe la possibilité de tenir le même discours à propos des musulmans et aux musulmans ». Cette liberté de ton et cette ouverture initiale aux grands vents du monde globalisé ont attiré des intellectuels de tout premier plan, il suffit de mentionner Rémi Brague ou Yadh Ben Achour, Jean Duchesne ou Simona Beretta. La revue ne sombre pas non plus dans le présentisme caractéristique de l’ultra-modernité. Elle accorde à ses lecteurs de respirer le temps long de l’Esprit en leur proposant des textes d’auteurs anciens tels que Jean Chrysostome ou Ibn Khaldun. Elle propose également des reportages (textes et photos) permettant de voyager au plus près des réalités du monde et offre des recensions sur des ouvrages souvent encore non traduits en langue française.

Ajoutons un dernier mot sur les dossiers de la revue. Dans le dossier sur les transitions démocratiques en cours, on évite de présenter aux jeunes démocraties arabes l’Etat séculier européen comme un modèle incontournable. John Milbank et Adrian Pabst dressent un constat sans appel de l’arrogance des démocraties occidentales :

« D’un point de vue juridique, le sécularisme bannit toute source concurrente de souveraineté et de légitimité. D’un point de vue politique, il refuse à la religion toute contribution substantielle au débat public et au processus décisionnel. D’un point de vue culturel, il applique ses normes et ses critères à tous les autres systèmes de croyances. Il en résulte que la promesse libérale d’égalité ne représente pas beaucoup plus que l’imposition séculière de l’unité et de la conformité absolue. Le libéralisme contemporain n’est pas capable, en tant que tel, de reconnaître pleinement le droit des religions, ni de garantir leur autonomie. »[2]

Mais les auteurs de la revue ne se contentent pas de critiquer l’âge séculier qui s’achève inexorablement sous nos yeux et dont Charles Taylor a déjà raconté l’histoire. Ils ne souhaitent pas non plus revenir à l’âge des Croisades et de l’Inquisition. Ils ont comme mérite principal d’apporter des éclairages fascinants sur le nouveau monde post-moderne qui vient. Mieux que le système de « religion civile » à l’américaine, mieux encore que la notion de post-sécularisme de Habermas et de Connolly qui réduisent le transcendant à une simple source de moralité, pour Milbank et Pabst la solution politique pour l’intégration de toutes les religions à un espace politique commun est de réinventer une citoyenneté européenne fondée sur l’anthropologie chrétienne.

« Seul le christianisme peut intégrer les autres religions dans un projet européen commun, en reconnaissant ce que les idéologies séculières sont incapables de reconnaître : une vérité transcendante objective qui va au-delà de l’intention humaine, mais qui est ouverte au discernement rationnel et au débat. Le christianisme en tant que tel définit un modèle non séculier de bien commun auquel tout le monde peut participer. Au lieu d’essayer de défendre la religion sous couvert de multi-culturalisme séculier, les vrais libéraux (à savoir ceux qui défendent les principes de libéralité tels que le ‘gouvernement mixte’, le corporatisme constitutionnel et les vieilles libertés), devraient plutôt promouvoir le pluralisme religieux à travers le christianisme.»[3]

Dans le numéro de juin 2013 de la revue sur l’économie on trouve le même souci de partir du réel pour en-visager l’à-venir. Le dossier s’ouvre sur le mea culpa fascinant d’un analyste financier, Edward Hadas, qui admet avoir été victime du système de croyances néo-libérales de ses professeurs en économie à Columbia et Oxford et qui dépeint avec tristesse le monde des affaires, de la finance en particulier devenue totalement étrangère au propre de l’homme, l’interrogation morale. Mais ce sont les analyses de Simona Beretta et de Michael Naughton qui permettent d’entrevoir la terre promise de l’économie de communion pour reprendre l’expression prophétique de Chiara Lubich. Simona Beretta établit un lien entre l’anthropologie des sciences économiques contemporaines (fondée sur le paradigme de l’individu auto-référentiel, autonome, anonyme) et la crise économique mondiale actuelle. On retrouve ici les préoccupations de Nathalie Lugagne, professeur à HEC, qui a donné en juin dernier un exposé convaincant sur la crise de l’enseignement de l’économie dans les grandes écoles de management contemporaines dans le groupe « économie et développement » de la Chaire Riccardi du Collège des Bernardins. Pour la titulaire de la chaire d’économie politique de l’université catholique de Milan les problèmes de croissance et de développement ne peuvent se comprendre « qu’à l’intérieur d’un horizon de vérité sur la personne, sur son agir, sur son interagir politique et social ». Cela signifie que des sociétés disposant d’institutions inclusives (où le moi agit en pleine conscience de ses liens avec le nous) produisent de la richesse sociale, économique et environnementale. Tandis que les sociétés qui sont fondées sur l’illusion du moi auto-référentiel ne produisent que des institutions extractives, technocratiques. L’expression de la foi et des convictions dans la sphère publique devient dans cette perspective la condition de la croissance car elle rend possible « la réponse personnelle au don gratuit de la vie ».

C’est exactement ce que dit le document du Conseil pontifical Justice et Paix de 2011 La vocation du dirigeant d’entreprise que commente avec bonheur Michael Naughton, professeur à l’université de St Thomas aux Usa.[4] Le document part de la traditionnelle et méconnue distinction entre la liberté de choix (où l’on se contente de faire ce que l’ego aime) et la liberté « au service de l’excellence » (lorsque l’ego obéit à une voix profonde lui demandant de se mettre au service selon les cas du vrai, du bien et du beau, ou tout simplement au service d’autrui). Etre conscient de cette seconde liberté (qui relativise la première et exige le sens de l’humilité et de l’écoute) signifie pour Naughton admettre la catégorie d’appel. Cet état d’esprit, cette idée folle qu’on puisse être choisi de façon personnelle, défie la vision binaire du marché et du droit : « Si le marché et le droit jouent un rôle important dans la vie économique, en l’absence d’un lien spirituel et religieux, ils sont comme des fleurs coupées. Ils exercent un certain attrait, mais ils n’ont aucun enracinement transcendant susceptible de les soutenir et d’empêcher la prédominance d’une mentalité utilitariste et d’une rationalité instrumentale dans les affaires. »[5]

On saisit à la lecture du document de Justice et Paix que la post-modernité va devoir réapprendre le discernement spirituel (examiner-juger-agir) à mesure qu’elle va redécouvrir cette seconde liberté expérimentée par la conscience de la vocation. Ce ne seront plus les compétences techniques qui seront décisives mais la vertu de justice et la sagesse pratique. Le lien ici vaut plus que le bien, les principes plus que les convenances, la confiance plus que l’équivalence. Derrière le monde de la régulation providentielle de l’offre et de la demande pourrait apparaître non pas un retour vers une économie de la cueillette et du troc ou vers un néo-féodalisme de places boursières, mais un monde d’hommes et de femmes conscients que la richesse matérielle est tout simplement impossible dans la durée sans l’échange des richesses spirituelles.


[1] A. Scola, “Editorial”, Oasis, n° 16, déc. 2012, p 11

[2] J. Milbank, A. Pabst, “La cité chrétienne, rampart pour tout croyant”, Oasis n°16, décembre 2012, p. 59

[3] Op. cit., pp. 60-61.

[4] On peut télécharger ce document ici : http://www.pcgp.it/dati/2012-05/04-999999/Vocation%20FRA2.pdf

[5] M. Naughton, « Dirigeant d’entreprise par vocation », Oasis, n°17, juin 2013, p. 21