Globalisation, pillage des cerveaux, et solutions nouvelles

Mardi 12 novembre, lors de l’excellent débat[1] retransmis sur KTO qui s’est tenu au Collège des Bernardins sur le thème « La globalisation permet-elle un développement juste ? », François Jay, chargé de mission à l’Agence Française du Développement a mis les pieds dans le plat : Oui la globalisation facilite la fuite des cerveaux. Oui cela se fait au détriment des pays les plus pauvres qui voient de plus en plus leurs élites quitter leurs pays d’origine. Oui les pays les plus riches comme la France adoptent sciemment une politique de siphonage des cerveaux des pays émergents. Oui c’est injuste.

Il faut être reconnaissant à François Jay pour ce discours non conformiste. Car depuis des décennies les institutions diplomatiques, universitaires et de recherches françaises croient faire le bien sous couvert de coopération. Elles semblent, qui plus est, avoir convaincu la plupart des médias et des élites françaises de leur bonne foi. Leur argumentation est la suivante. En proposant des bourses aux éléments les plus brillants des pays où se trouve la centaine de ses ambassades et consulats la France permet aux intelligences de s’épanouir en venant étudier et travailler dans des sociétés modernes et productives. Et en proposant à son économie les personnalités les plus compétentes de la planète « qui manquent à son industrie» elle utilise l’argent du contribuable de la façon la plus efficace qui soit. Il faut savoir en effet que le seul Quai d’Orsay consacre plusieurs dizaines de millions d’euros par an à sa politique de bourses. 

Le problème est que la plupart des étudiants venant des pays pauvres n’ont aucune incitation au rapatriement et ne signent à leur départ en France aucune promesse de retour. Leur visa est en revanche généralement systématiquement prolongé par les autorités françaises. Ceci a un double effet pervers. Premièrement les élites formées en France dans un esprit démocratique, académique et compétitif ne peuvent ni contribuer à la démocratisation de leurs pays d’origine ni faciliter l’insertion de ceux-ci dans l’économie globalisée, ce qui ne fait qu’accentuer la pression migratoire. Deuxièmement les élites françaises ont plus de difficultés à percer dans leur pays d’origine. Le taux de chômage des jeunes en France concerne en moyenne un jeune sur quatre. De plus en plus d’études révèlent que les jeunes générations françaises ne voient pas d’avenir professionnel en France et rêvent de partir, prioritairement en Grande Bretagne, aux Etats Unis et au Canada. On estime à plus de deux millions de personnes le nombre de Français vivant déjà hors de France.

Mais le mythe libéral du brain drain rooseveltien comme facteur de développement est-il adapté à la globalisation ? Le temps n’est-il pas venu de comprendre et de faire comprendre que le soutien aux universités intègres des pays pauvres et émergents, sur la base de conventions de réciprocité, est le plus efficace non seulement au plan de la coopération économique mais aussi de la vitalité des économies nationales minées par le chômage? Il entraîne en effet une meilleure compétitivité des pays du Nord en les allégeant de leurs dettes et il favorise de nouveaux pôles de croissance favorables à l’économie de la planète. Au même titre que la théologie chrétienne affirme qu’on ne se sauve pas seul, la nouvelle théologie du développement ne peut accepter que les pays pauvres soient volontairement maintenus dans un stade préétabli de développement, soumis à la fausse « philanthropie » des peuples développés. Ne pourrait-on pas revenir à une meilleure prise en compte de l’asymétrie existante dans la coopération internationale et forcer les pays riches à conditionner leurs politiques de bourses à des retours aux pays d’origine ?

Le pape Benoît XVI en 2009 dans son encyclique Caritas in veritate, a constaté la crise actuelle des politiques de développement. Il a demandé aux acteurs de la globalisation de faire appel à des « solutions neuves » fondées sur le personnalisme, c’est-à-dire sur la conviction que la défense de la dignité des personnes est le vrai facteur de développement authentique :

32. Les grandes nouveautés, que le domaine du développement des peuples présente aujourd’hui, appellent en de nombreux cas des solutions neuves. Celles-ci doivent être recherchées en même temps dans le respect des lois propres à chaque réalité et à la lumière d’une vision intégrale de l’homme qui prenne en compte les différents aspects de la personne humaine, considérée avec un regard purifié par la charité. On découvrira alors de singulières convergences et des possibilités concrètes de solution, sans renoncer à aucune composante fondamentale de la vie humaine. La dignité de la personne et les exigences de la justice demandent, aujourd’hui surtout, que les choix économiques ne fassent pas augmenter de façon excessive et moralement inacceptable les écarts de richesse et que l’on continue à se donner comme objectif prioritaire l’accès au travail ou son maintien, pour tous. Tout bien considéré, c’est ce que la « raison économique » exige aussi. L’accroissement systémique des inégalités entre les groupes sociaux à l’intérieur d’un même pays et entre les populations des différents pays, c’est-à-dire l’augmentation massive de la pauvreté au sens relatif, non seulement tend à saper la cohésion sociale et met ainsi en danger la démocratie, mais a aussi un impact négatif sur le plan économique à travers l’érosion progressive du « capital social », c’est-à-dire de cet ensemble de relations de confiance, de fiabilité, de respect des règles, indispensables à toute coexistence civile. C’est encore la science économique qui nous montre qu’une situation structurelle d’insécurité produit des comportements anti-productifs et des gaspillages de ressources humaines, dans la mesure où le travailleur tend à s’adapter passivement aux mécanismes automatiques, au lieu de libérer sa créativité. Sur ce point également, il existe une convergence entre science économique et évaluation morale. Les coûts humains sont toujours aussi des coûts économiques et les dysfonctionnements économiques entraînent toujours des coûts humains.[2]

Antoine Arjakovsky, directeur de recherches au Collège des Bernardins



[1] Débat du mardi des Bernardins du 12.11.2013 animé par Hadrien le Cœur avec la participation de Denis Badré, Directeur général finance de la Banque Mondiale, Bénédicte Faivre Tavignot, professeur à HEC, Daniel Verger, Directeur de Coordination Sud, et François Jay, chargé de mission à l’Agence Française du Développement : http://www.ktotv.com/videos-chretiennes/emissions/nouveautes/les-mardis-des-bernardins-la-globalisation-peut-elle-permettre-un-developpement-juste-/00078983