Si tu savais le don de Dieu !

Je connais assez bien Jean-Michel Alberola, qui est selon moi un artiste très authentique, l’un des plus intéressants de ce temps, parce que l’un des plus intensément authentiques.
Avec lui je vérifie ce miracle de la parole artistique, qui tient à ceci : si éloigné soit le propos, éloigné au sens d’étrange, d’étranger, d’exotique même, il manifeste la plus grande proximité. Il montre le lointain pour mieux s’approcher de soi, toucher le soi. Ainsi de ce film, que j’ai qualifié d’étrange, mais pour m’entendre dire aussitôt cette protestation : « non, absolument pas étrange ».

Le sujet de Koyamaru est un groupe de vieux paysans japonais, longuement, soigneusement filmés dans leur vie quotidienne, perdus dans un village de montagne, en pleine nature, une nature couverte de neige, car c’est l’interminable hiver. « Pourquoi filmer une vieille femme courbée », dans un village reculé du pays le plus éloigné, de la culture la plus différente de la culture occidentale moderne ? Parce que cette vieille femme est en réalité l’artiste lui-même…
Elle est à l’évidence chacun de nous rendus à nous-mêmes par le pouvoir alchimique du cinématographe, rendus à notre mémoire paysanne, toute matérielle, à nos corps vieillissants, à nos peurs du silence, du non-sens, du repli, de la mort.

Le sens de la vie à Koyamaru ne se perd ni ne s’invente, il est donné dans le rapport élémentaire aux choses, aux données hautement civilisées, infiniment précieuses de la nature. Tout a du sens à Koyamaru (le film et le village) et commande le travail, les savoir-faire, le rien-faire, la justesse du vivre : la neige, la fonte de la neige, encore la neige, l’attente, la préparation des plans d’eau pour les rizières, l’exploitation des arbres, la nuit, le jour, le froid et le vent, la pluie sans fin. Tout est utile, tout est bon. Demain, il fera beau, demain sera le printemps, l’été, les légumes, les fruits, les récoltes, puis demain sera de nouveau l’hiver, éternellement.

Lui-même, cette vieille femme courbée et cette autre qui ne veut pas qu’on la filme, et bien sûr cet étranger bulgare venu se ré-enraciner en cet endroit précis qui n’est donc plus le bout du monde, mais son cœur. Lui-même donc, ce sage qui bénit Dieu pour tous ses dons, lui-même ce vieux joueur de flûte qui dit qu’autrefois on jouait sans partition (pensée sur l’histoire du cinéma), lui-même cet autre qui se souvient de l’atroce guerre et qui désormais ne fait plus rien d’autre que regarder le paysage, lui-même cette fabriqueuse d’haïku (s), qui ne sait plus bien les réciter. On aurait tort d’en demander plus. Dès lors qu’ils sont aimés, c’est-à-dire écoutés et regardés, tous ces autres sont soi-même et racontent l’histoire tour à tour futile et profonde de l’homme, ce roi perdu, ce roi de l’univers.

Un film paysan, un film politique déclare son auteur. Il a raison. Aujourd’hui réaliser un film vraiment paysan (vraiment s’oppose ici à toute l’écœurante fausseté documentaire qui feint de donner à connaître, mais qui en réalité méprise son sujet et ses spectateurs), est un acte vraiment politique.
Pourquoi ? Parce qu’un acte politique suppose une sincère et haute idée du bien commun. Il ne se produit qu’à condition d’y croire vraiment. Un acte artistique, de deux choses l’une, se tient en-deça du croire, il ne donne alors que de l’art esthétisant, ou bien il traverse de part en part le croire, il est alors nécessairement politique. Il vous donne un autre goût du monde.