Mardi des Bernardins – Réinventer le journalisme ?

Les invités de ce débat ont convenu que les mutations journalistiques depuis les années 1990 étaient  multiples et constituaient une véritable crise : modèle économique bancal, chute du marché publicitaire, inertie dans le renouvellement des pratiques des journalistes, …  Mais quelles sont les réelles difficultés et avancées apportées par le numérique ? Peut-on être optimiste ?

Adeline Wrona, professeur au CELSA, a rappelé qu’en dépit du numérique, les journalistes construisent toujours leur notoriété à partir du papier ; ce n’est qu’une fois reconnus dans ce cercle qu’ils sont reconnus sur les réseaux sociaux. Alexis Lévrier, historien de la presse, ajoute que le numérique est semblable à la presse écrite quand il s’agit des contraintes, comme le nombre de signes sur Twitter. Quel poids réel a Twitter dans la transmission de l’information par rapport à un quotidien, même mal en point, interroge Adeline Wrona ? 

Le numérique induit plus fondamentalement une mutation des lectures et des écritures de la presse. Jean Quatremer le dit, il devient journaliste à plein temps et tweete quel que soit le lieu où il se trouve. De même, il affirme ne plus lire un seul journal. C’est que le numérique permet de constituer  son propre journal, sur mesure, en piochant parmi les diverses sources dont chacun dispose. Les blogs et autres réseaux sociaux constituent, eux, une façade destinée à attirer les lecteurs : les journalistes sont des sous-produits de leurs journaux et deviennent des marques : la notoriété qu’ils se bâtissent sur le web et leur « starification » sont une porte d’entrée vers le journal écrit.

Les conséquences du numérique sont ambiguës. D’une part, le journalisme s’est laissé aller à la dégénérescence. La diffusion toujours plus large et fournie des dépêches des agences de presse a, semble-t-il, provoqué une certaine facilité chez les journalistes, qui n’apportaient plus de plus-value au fait brut. Jean Quatremer a précisé que cette évolution est due à la volonté de former des généralistes et non plus des « rubricards », spécialistes de leur sujet. Toujours dans les perversions du modèle actuel, il s’est étonné que l’on ait diffusé, aux commencements de l’ère numérique, l’information gratuitement. L’accoutumance à l’information gratuite est revenue à un suicide de la presse écrite selon lui. D’autre part, malgré les inquiétudes que suscite ce modèle économique, les invités ont noté de profondes mutations éthiques dans la conception de l’information. Chaque mutation de la presse a permis de remettre à plat son rapport avec le pouvoir. De manière plus générale, la hiérarchie verticale de la conception de l’information est remise en cause. Quatremer souligne ainsi que son article sur le harcèlement sexuel d’une employée du FMI par Dominique Strauss-Kahn avait été rejeté par son rédacteur en chef, mais qu’il avait pu le publier sur son propre blog. Auparavant la hiérarchie verticale, le rédacteur en chef, pouvait bloquer l’information – aujourd’hui les blogs permettent de tout dire. Internet est-il donc le lieu d’une diffusion incontrôlée de l’information ? Adeline Wrona nuance, la place de l’éthique dans le journalisme est encore plus nécessaire – aux écoles de journalisme d’inculquer des principes. Cette crise sera-t-elle fatale à la presse ? Non, quoique exceptionnelle par sa gravité, la presse a toujours réussi à s’adapter aux mutations auxquelles elle a été confrontée.

L’équipe des Mardis.