Mardi des Bernardins : Religion et plaisir

Peut-on vivre sa foi, respecter les principes moraux qu’imposent les religions sans bouder son plaisir ? Souvent accusées d’entraver les plaisirs, nos invités ont montré qu’en dépit de leur réputation elles réservent une place importante et promeuvent un plaisir, certes normé, mais bénéfique pour soi, pour autrui et pour sa foi.

Peut-être est-il nécessaire de rappeler les ancrages philosophiques du dégoût pour le plaisir. Car plus que dans la tradition juive, c’est chez les Antiques que s’est formé un discours rejetant le plaisir, l’estimant dangereux et trop porté sur le corps, trop peu sur l’esprit. Sénèque opposait le plaisir et la vertu. Trop souvent le discours chrétien s’est exclusivement nourri de cette tradition. Le plaisir spirituel, la recherche intellectuelle peuvent se concevoir au contraire de manière érotique, physiquement. Le verbe peut se faire chaire, les religions ne sont pas condamnées à jouer les contempteurs du corps, mais ont et peuvent établir une éthique du plaisir qui mêle la jouissance de la foi et sa traduction physique.

Si trop souvent cet aspect du plaisir est oublié, c’est que les normes des religions sont parfois incomprises. Tout d’abord, ce serait travestir la doctrine des religions, chrétienne en particulier, de ne pas voir qu’elles ne réfutent pas le plaisir. Cependant, elles ne doivent pas non plus sombrer dans la tentation inverse, la promotion « d’une vie de plaisirs », infertile, inassouvissable, sans fin. Le plaisir doit se comprendre dans le rapport avec autrui. Tout comme l’ascétisme, le plaisir peut nous couper de l’autre. Il faut bien les comprendre pour les rendre opportuns. D’autre part, il ne faudrait pas intenter un procès injustifié à l’égard des règles qu’elles posent : tout autant que la négation du plaisir, la dictature des plaisirs est mortifère et nie les volontés de chacun. Une vie de plaisirs peut vite nier la vie sociale. Le plaisir ne saurait se transformer en performance. Au contraire, les privations volontaires, notamment le jeûne, ne s’opposent pas à la jouissance, mais peuvent la renforcer. C’est que plus profondément, il est nécessaire de se débarrasser du leurre d’une vie exclusivement plaisante. La frustration, la souffrance sont indispensables pour accoucher des grandes œuvres de l’esprit. Le plaisir en est plus grand celles-ci vaincues. Si les stoïciens distinguaient deux maîtres potentiels dans la vie d’un homme, le plaisir et la douleur, peut-être est-il judicieux de les considérer comme indissociables, celle-ci comme condition de celui-là. Pour éprouver du plaisir, les Chrétiens doivent réapprendre à souffrir.

L’équipe des Mardis.