Les Mardis des Bernardins – Le Christ était-il juif ?

Qui était le Christ ? Cette question, toujours renouvelée, a suscité ces dernières années une littérature particulièrement abondante et de qualité : le livre Jésus de l’historien Jean-Christian Petitfils a été une petite révolution pour l’histoire de l’Antiquité et, quelques années à peine avant lui, le pape Benoît XVI avait porté son regard de théologien sur la vie du Christ dans une trilogie remarquable. Du côté du judaïsme, le philosophe américain et spécialiste de l’histoire des religions Daniel Boyarin, connu pour ses positions sinon révolutionnaires, du moins innovantes, a écrit en 2012 un ouvrage appelé Le Christ juif : à la recherche des origines.
Ce livre était le point de départ du débat qui a réuni quatre intervenants à la table des Mardis des Bernardins : le Père Marc Rastoin, sj, traducteur du livre de Daniel Boyarin en français, Jean-François Bensahel, président de l’Union Libérale Israélite de France (ULIF), le Père Henry de Villefranche, titulaire d’une licence canonique en sciences bibliques et Mireille Hadas-Lebel, historienne, professeur émérite de l’INALCO et de Paris-Sorbonne. Ces spécialistes, d’horizons et de formations diverses, se sont donc penchés sur les origines du christianisme pour réfléchir ensemble et confronter leurs points de vue : Y avait-il, avant la venue du Christ, un messianisme juif ? L’idée d’un Messie homme et Dieu était-elle largement répandue dans le milieu où est né Jésus de Nazareth ? 

D’un seul culte à deux religions
« Il y a 2000 ans, il n’y avait ni juifs ni chrétiens mais des bnei Israel, alors que s’est-il passé ? », questionnait Jean-François Bensahel. « Les fils d’Israël », disait-on à l’époque, et non pas « les Juifs » ; car dans l’Antiquité, on ne parlait pas de religion et encore moins de judaïsme. Tout au plus pouvait-on parler de culte, appellation ethnique. Le mot de judaïsme a été inventé bien plus tard, dans le milieu chrétien, pour marquer l’opposition voire pour identifier l’autre, considéré parfois comme un ennemi, au sein d’un groupe clairement défini.
De même, ce serait ignorer les divers courants internes que de parler d’un judaïsme. Comme l’a rappelé le Père Rastoin, « les différents juifs attendaient différents types de messie ». Comment alors comprendre la séparation du christianisme d’avec « le judaïsme », ou plutôt, des Juifs-chrétiens d’avec les Juifs n’ayant pas reconnu le Christ ? La séparation des chemins (« the parting of the ways ») s’est faite au cours du IVème siècle, entre le concile de Nicée et celui de Constantinople, qui ont fixé le contenu du dogme chrétien, notamment la trinité, par opposition avec les croyances juives.

Le christianisme entre racines juives et révolution culturelle
« Jésus n’est pas la somme des indices semés avant lui : il crée quelque chose de neuf », dit le Père de Villefranche. En effet, les textes des Evangiles sont bel et bien des écrits juifs, produits dans cette culture et représentatifs des divers courants qui animaient le judaïsme du Ier siècle : c’est ainsi que certains théologiens ont pu, par exemple, voir en l’évangile de Luc le « moins juif ».
A l’époque de Jésus, tout le monde se considérait comme juif et pourtant certains étaient disciples du Christ : étaient-ils si révolutionnaires que cela ? Jean-François Bensahel répond sans équivoque que « dans l’opposition entre christianisme et judaïsme, il y a une intimité, une altérité intérieure », de sorte que chrétiens comme juifs trouvent une résonnance à leur foi dans la croyance de l’autre.

De nouvelles pistes pour le dialogue interreligieux ?
Le débat de mardi soir a été l’occasion de lancer une invitation à « penser le commun » (Jean-François Bensahel), c’est-à-dire à reconsidérer les échanges, à l’époque du Christ et au cours des siècles suivants, entre judaïsme et christianisme. Sommes-nous en effet en train de vivre une époque de repli sur soi, qui se manifesterait notamment au sein des communautés religieuses, comme on ne cesse de l’entendre ? Le Père Henry de Villefranche exprimait son souhait de voir Juifs et chrétiens lire la Bible ensemble, dans la droite ligne du concile Vatican II, dont nous fêtons le cinquantenaire cette année. Pourquoi donc ne pas, dès lors que nous nous penchons sur les origines du christianisme, relire la déclaration Nostra Ætate pour en mesurer la richesse pour nos échanges à venir ?

Pour aller plus loin :

- Benoît XVI, Jésus de Nazareth, tome 1, Flammarion, 2007.
– Daniel BOYARIN, Le Christ juif : à la recherche des origines, Cerf, 2013.
– Jean-Christian PETITFILS, Jésus, Poche, 2013.
– Thomas RÖMER, L’invention de Dieu, Seuil, 2014.

L’équipe des Mardis