Pourquoi parler d’Ivan Illich ?

Transmettre – Apprendre est un séminaire émanant du département Sociétés humaines et responsabilités éducatives.
Ce cycle de conférences est placé sous la direction de Marcel Gauchet, directeur de recherches à l’École des hautes études en sciences sociales, et titulaire de la Chaire du Collège des Bernardins 2010 – 2011.

Transmettre/Apprendre – séance du 18 février 2010

Lors de ce séminaire, l’intérêt de Marcel Gauchet s’est porté sur un livre d’Ivan Illich (1926-2002) : Une société sans école paru en 1971 (Déscolariser la société étant plus proche du titre original Deschooling Society).
Avant d’approfondir la question même de la transmission, cet ouvrage permet, à ses yeux, d’éclairer : le moment de basculement d’un modèle éducatif centré sur l’acte de transmettre à un modèle centré sur l’apprendre, dans les années soixante dix et, la contradiction qui habite l’école moderne, partagée entre ces deux modèles qui proposent un rapport au savoir différent.

L’idée même d’une ‘déscolarisation de l’école’ c’est-à dire l’abolition d’une institutionnalisation de l’enseignement est demeurée une utopie, puisque c’est bien le contraire qui s’est passé : depuis, la scolarisation de nos sociétés est plus forte que jamais (elle a crû en volume et en âge). Néanmoins, ce livre apparaît comme prophétique dans son esprit. Il permet de comprendre la perte de légitimité qu’a connue l’institution scolaire au moment de ce basculement.


Illustration Ivan Illich - la société sans école

Dans son livre, Ivan Illich dénonce le caractère aliénant de l’institution scolaire : elle est ‘gavage’ et aliénation pour l’individu et donc plus largement de la société. Imposer ce qui doit être appris, délimiter un âge pour apprendre, séparer maîtres et élèves, cloisonner le temps scolaire de la vie sont autant de figures de l’aliénation.
Il s’agit pour lui de proposer une autre philosophie éducative qui est en même temps une philosophie sociale et politique.

Marcel Gauchet distingue chez lui trois grands principes directeurs : Au centre de la société est l’individu et, les enfants doivent être considérés comme tels. Les seuls rapports sociaux admissibles sont des rapports égalitaires de personne à personne ; les institutions ne sont là que pour permettre et faciliter les rencontres interpersonnelles. La seule forme sociale acceptable est celle du réseau consistant à mettre ensemble des personnes et des besoins et ce hors de toute institution.

Quelles sont alors les répercussions de ces principes sur sa vision de l’éducation et surtout de sa conception du savoir?

L’individu tient surtout son savoir de lui-même ; quand apprenons-nous généralement ? Quand nous faisons ce qui nous intéresse, quand nous voulons comprendre quelque chose.
Toutefois, apprendre se fait bien au contact des autres mais indépendamment de ce qu’ils veulent nous faire entrer dans l’esprit. Apprendre est donc un acte qui révèle notre liberté.
La mise en place de réseaux du savoir apparaît comme la seule alternative qui sauve l’individu de l’aliénation de l’institution. Ce réseau doit s’appuyer sur des outils techniques et des personnes ressources.
La question de la transmission se trouve alors réintroduite mais sous un angle différent.

La transmission n’est plus le poids d’une génération sur une autre mais la volonté d’un individu d’échanger une compétence avec un autre individu. Le rapport maître élève est remplacé par un rapport maître disciple.

Or, c’est ce nouveau statut donné à l’individu et au savoir qui est venu ébranler la légitimité de l’institution scolaire moderne née au moment de la Révolution française. L’éducation est alors pensée comme l’objet même de la république, de la chose commune ; c’est à elle de décider du bagage de civilisation indispensable pour les générations à venir.
Ce détour par un livre aujourd’hui oublié et dont les propos apparaissent excessifs, permet néanmoins de mesurer comment une logique générale de l’individualisation est venue ébranler le cadre symbolique qui soutenait l’institution scolaire et qui formait l’esprit général de l’éducation.

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