Mais quelle était la pensée de Jean Piaget ?

Dominique Ottavi, auteur de De Darwin à Piaget. Pour une histoire de la psychologie de l’enfant (CNRS Éditions, 2001) est intervenue cette fois 1 pour présenter la pensée de Piaget, modèle probablement le plus influent dans le champ pédagogique au XXe siècle.

Une « embryologie de l’intelligence »

Il a d’abord semblé utile de rappeler la position de Jean Piaget par rapport au domaine de la psychologie de l’enfant : au grand paradoxe, Piaget a toujours dit que l’enfant n’était pas l’objet de sa réflexion mais l’épistémologie. Ce qui l’intéressait avant toute chose, c’était de comprendre le développement de l’intelligence. Angle d’approche qui justifierait son déni d’être l’héritier de toute une tradition psychologique centrée sur l’enfant.
En effet, dans sa méthode, Piaget est toujours resté le biologiste qu’il était à l’origine, s’intéressant à l’adaptation, aux relations entre organismes et milieux. Il voulait ainsi proposer une « embryologie de l’intelligence », c’est-à-dire essayer de comprendre en quoi l’interaction du sujet et de son milieu construit l’intelligence. Ambition scientifique qui l’a conduit à proposer, au sein de l’Institut Jean-Jacques Rousseau de Genève, une méthode innovante, consistant à poser des questions aux enfants, de manière à mettre au jour leurs raisonnements. Méthode qui a été reprise dans le champ éducatif, non plus pour comprendre le développement de l’intelligence mais pour la mesurer.

Jean Piaget (1896 - 1980)

Une pensée des stades

Dominique Ottavi a ensuite souhaité mettre en évidence la part d’influence de Léon Brunschvicg (1869-1944) ou encore du psychologue James Baldwin (1861-1934) sur la pensée de Piaget.
Le premier développe dans son livre sur L’expérience humaine et la causalité physique (Paris, Alcan, 1922), l’idée que l’intelligence évolue par étapes presque étrangères les unes aux autres. De son côté, Baldwin s’est intéressé à la manière dont l’esprit construit le réel ; pour lui, notre rapport à la réalité résulte de nos capacités à penser le réel ; il y aurait donc tout un monde impensé qui nous échappe et qui pourrait être pensé au terme d’une évolution, d’un progrès. Deux auteurs qui ont contribué à l’élaboration, chez Piaget, d’une pensée des stades.

Le stade correspond, pour lui, à

« un état du monde, une représentation du réel et une connaissance, le tout étant fonction d’une pratique, d’une interaction entre les vivants pensants et ce monde ».

Il est donc important de remarquer que l’intérêt de Piaget n’était pas simplement le développement de l’enfant mais celui de l’humanité.
Les ouvrages écrits à partir de 1950 marquent clairement la priorité de l’auteur : ses travaux ne sont pas destinés à proposer un système cohérent d’une psychologie de l’enfant, ils cherchent chez l’enfant ou à travers l’histoire des sciences la mise en œuvre, la conquête de structures de pensée.

Comment alors expliquer que les théories de l’éducation nouvelle se soient emparées de la réflexion de Piaget ?
Dominique Ottavi de montrer toute la complexité de la figure de Piaget qui affirmait lui-même que sa théorie prouvait scientifiquement qu’on ne devait pas avoir de pédagogie autoritaire. Au-delà de tous les malentendus concernant ses appropriations, la pensée de Piaget ouvre une question : quelle place pour l’apprendre ?


 

Transmettre – Apprendre est un séminaire émanant du département Sociétés humaines et responsabilités éducatives.
Ce cycle de conférences est placé sous la direction de Marcel Gauchet, directeur de recherches à l’École des hautes études en sciences sociales, et titulaire de la Chaire du Collège des Bernardins 2010 – 2011.

  1. Voir également sa précédente intervention le 18 novembre 2010 – « Mettre en lumière une doxa » http://recherche.collegedesbernardins.fr/education-transmission/dominique-ottavi-doxa-education-enfant/