La force d’un mythe

Identifier l’évolutionnisme comme source intellectuelle au fondement de la nouvelle pédagogie centrée sur l’apprendre n’a été qu’un premier pas. La séance précédente a montré que le phénomène social d’individualisation, qui fait irruption dans les années soixante-dix, est un autre paramètre fondamental à prendre en compte. Marcel Gauchet a mis évidence l’apparition d’un nouveau mythe qui tend à enfermer l’enjeu de l’éducation dans une perspective évolutionniste. La pédagogie de l’apprendre se trouve à la confluence des deux phénomènes. L’objet de la séance a été de progresser « un peu plus dans l’intelligence de ce mythe » : comment fonctionne-t-il ?

Pour cela, Marcel Gauchet a souhaité s’appuyer sur le livre de Kieran Egan, L’esprit éduqué, Chicago : University of Chicago Press, 1997. L’auteur s’efforce de répondre à la question suivante : « Que pourrait être la conception d’un processus pédagogique efficace parce qu’adapté à la vérité du développement de l’enfant ? ».
Kieran Egan y répond en s’opposant à la pédagogie évolutionniste de Spencer (1820-1903), Dewey (1859-1952) et Piaget (1896-1980). Il critique le naturalisme de leur vision. Pour Kieran Egan, l’humanité vit dans la culture et l’intelligence humaine travaille avec des instruments qui ne viennent pas directement de l’expérience empirique. Selon lui, l’éducation devrait être conçue « comme un processus par lequel l’individu récapitule les modes de compréhension successivement développés dans l’histoire de la culture ». En un mot, il propose un modèle pédagogique de ‘récapitulation culturelle’.

L’humanité n’est pas avant l’individu, elle doit s’actualiser en lui.

L’enjeu de sa pédagogie est de mettre chacun à la hauteur des accomplissements humains dans l’ordre de la culture, même en restant à un stade relativement élémentaire de leur compréhension. Ainsi, le but de l’enseignement n’est pas simplement ce dont on a besoin personnellement mais ce dont l’humanité a été capable ; c’est là que réside la force de cette pédagogie.
Toutefois, le chemin que Kieran Egan envisage pour y parvenir est un chemin de récapitulation, d’une retraversée d’un parcours qui a été celui de nos ancêtres pour atteindre ce point d’aboutissement. Bien que très averti des pièges d’une certaine psychologie évolutionniste, Kieran Egan retrouve les mêmes voies, en reprend les mêmes schèmes intellectuels. L’esprit éduqué permet de mesurer les contraintes de pensée imposées par la pensée évolutionniste. La persistance dans l’imaginaire social de schèmes intellectuels issus de l’évolutionnisme fait que le développement de l’enfant ne peut être pensé que « comme une hominisation réitérée à l’échelle individuelle ».
La nécessité de l’acquisition d’un héritage culturel ne fait pas de doute mais son sens, et donc le moyen de son acquisition, est devenu tout autre : l’héritage culturel ne se présente plus comme une antériorité obligatoire mais comme ce dont nous sommes capables en tant qu’humain. « L’humanité n’est pas avant l’individu, elle doit s’actualiser en lui ». Le parcours qui mène à l’acquisition de cet héritage culturel ne peut prendre que la forme d’un itinéraire de soi vers soi. L’autorité de cette culture, c’est-à-dire sa transmission, n’est plus l’accès à l’humanité.

Marcel Gauchet de faire remarquer que ce mythe et cette logique de l’imaginaire social qui dominent nos représentations actuelles de l’enseignement rendent en pratique les enfants de plus en plus dépendants de ce que leur transmet leur famille. Un constat intéressant qui montre que, dans nos sociétés modernes, un des plus anciens et des plus éprouvés mode de transmission, celui de la transmission familiale, est implicitement au centre du système. Revenir au plus bas de ce qui se joue dans l’accès à la culture, c’est-à-dire la maîtrise des signes graphiques, est un enjeu majeur qui redonne tout son sens à la transmission. Comment la transporter à l’institution scolaire ?


 

Transmettre – Apprendre est un séminaire émanant du département Sociétés humaines et responsabilités éducatives.
Ce cycle de conférences est placé sous la direction de Marcel Gauchet, directeur de recherches à l’École des hautes études en sciences sociales, et titulaire de la Chaire du Collège des Bernardins 2010 – 2011.