La cassure des années 70

Les deux séances passées ont permis de mettre en évidence le rôle clé de la pensée évolutionniste dans les doctrines et les pratiques pédagogiques dominantes à l’ère contemporaine. Toutefois, s’en tenir à une généalogie de la philosophie de l’apprentissage ne suffit pas, il faut également revenir sur la dimension sociale de ce phénomène donc à la fameuse cassure des années soixante-dix. L’objectif du séminaire étant toujours de progresser dans la compréhension de l’impasse pédagogique que nous observons afin d’ouvrir de nouveaux champs d’actions et peut-être des voies de résolution.

Cassure culturelle, sociale et idéologique : aspect négatif mais aussi positif

Du transmettre…

Sous son aspect négatif, elle a pris la forme d’une rupture avec ce qui subsistait de la société de tradition et qui restait malgré tout le socle qui informait l’entreprise éducative.
Apprendre
ne consiste plus à acquérir ce qui est indispensable à l’existence collective.
Il est notamment frappant de remarquer que les pédagogies même les plus novatrices comme celles de Célestin Frenet (1896-1966) dans les années 1930 demeuraient une pédagogie de la transmission à l’intérieur d’un mode de socialisation qui restait lui aussi celui d’une société de tradition. Avec les années soixante-dix, cette organisation très profonde du cadre culturel se brise.

À l’apprendre

Cette cassure a donc entraîné par ailleurs, sous son aspect positif, la libération et la dissolution de la contrainte qu’exerçait ce cadre hérité très puissant. On a assisté à une individualisation radicale de la perspective éducative : apprendre ce ne peut être que construire ses savoirs par soi-même.
Se forge alors un nouveau mythe construit autour de l’individu. Un mythe qui véhicule une formidable utopie : l’individu est en mesure de refaire du dedans par ses propres moyens ce qui fut le chemin de ses ancêtres.

À la recherche d’un équilibre

Le temps nous permet de constater que nous avons basculé d’un unilatéralisme à l’autre.
La société de tradition et la pédagogie de la transmission ne s’intéressaient qu’aux contenus qu’il s’agissait d’acquérir, négligeant la question du « comment ». À l’inverse la vision individualiste de l’apprendre consiste à ne regarder que ce processus personnel d’appropriation en se désintéressant de la question du contenu.
Si un tel diagnostique est juste, la tâche qui se dessine est claire : chercher un équilibre entre deux ordres d’exigences aussi légitimes l’un que l’autre : qu’apprendre et comment ? On comprend une fois de plus que poser la question : « qu’est-ce qu’apprendre ? » est essentiel.

Marcel Gauchet a donc insisté sur la nécessité de faire un « retour aux choses mêmes » : que veut dire apprendre du point de vue de l’enfant en situation scolaire ? C’est en fait poser la question du langage et de l’acquisition de son maniement.

Apprendre « c’est apprendre l’usage du langage et apprendre ce que le langage a permis comme développement d’une culture et des savoirs à partir du moment où il est devenu langage écrit ».

Il s’agit bien d’interroger le plus sérieusement possible chacun des termes du programme le plus classique de l’école : lire, écrire et compter. Programme élémentaire car il précède et conditionne tout ce qui va suivre mais aussi parce qu’il est un horizon indépassable. Finalement, on ne s’arrête jamais d’apprendre à lire, écrire et compter.

La réflexion pédagogique ne doit toutefois pas simplement s’en tenir à la question « qu’est-ce qu’apprendre ? » mais plus encore « pourquoi est-il si difficile d’apprendre ? ».


 

Transmettre – Apprendre est un séminaire émanant du département Sociétés humaines et responsabilités éducatives.
Ce cycle de conférences est placé sous la direction de Marcel Gauchet, directeur de recherches à l’École des hautes études en sciences sociales, et titulaire de la Chaire du Collège des Bernardins 2010 – 2011.