Face à face : Vygotsky-Piaget

Après une séance consacrée à Piaget, il a semblé naturel d’évoquer la figure de Vygotsky (1896-1934), psychologue soviétique. Marie-Claude Blais, en charge de la séance, a souhaité revenir sur cette association des deux penseurs, une association qui, en réalité, ne va pas de soi. De la même génération, ces deux auteurs se sont lus mais pour mieux se différencier. La conférencière a présenté Vygotsky en deux temps : quelques repères sur l’homme et sa pensée, ses points de désaccord avec Piaget. Une autre exploration d’une source intellectuelle qui a elle-aussi contribué à modeler notre réflexion sur ce que veut dire apprendre.

La culture : élément consubstantiel de l’homme

Marie-Claude Blais a d’abord insisté sur l’éclectisme de la formation de Vygotsky : droit, philosophie, histoire ; un passionné également de théâtre, de littérature et de psychologie de l’art. Mais son travail à l’Institut de psychologie de Moscou de 1924 à 1934, lui donne l’opportunité d’explorer « les racines socio-culturelles du développement psychisme ».
Pour lui, l’être humain, par nature, ne peut pas exister indépendamment de son insertion dans un monde humain, social. La culture a une place centrale :

elle donne forme aux pensées et permet à l’individu de maîtriser ses processus mentaux.

Surtout, l’action de l’homme sur la nature n’est jamais immédiate, elle est médiatisée par ce qu’il appelle « des outils/instruments de contrôle du psychisme », par exemple : la langue écrite et parlée, les techniques de comptage et de calcul, les cartes, les plans etc. des outils qui reflètent une culture et qui se transmettent par l’éducation.

En s’intéressant à l’histoire de la pensée, Vygotsky rejoint Piaget mais s’en éloigne dans la primauté qu’il donne, dans ce processus, à l’éducation. Pour des questions de temps, Marie-Claude Blais a choisi de mettre en évidence trois points de désaccord entre les deux hommes :

  1. La relation entre apprentissage et développement : Vygotsky reproche à Piaget de construire sa pensée de l’enfant en excluant toutes les formes d’interaction avec les adultes. Piaget séparerait à tort apprentissage et développement. Vygotsky veut montrer que l’apprentissage devance par principe et de ce fait stimule le développement intellectuel de l’enfant.
    Il prend l’exemple de l’apprentissage de la grammaire : par son interaction avec les adultes, l’enfant apprend spontanément la langue, mais la grammaire lui permet d’aller plus loin en lui donnant conscience de son fonctionnement.
  2. L’égocentrisme enfantin : chez Piaget, la pensée de l’enfant est incapable de sortir d’elle-même, d’accéder à une pensée objective. Elle correspond à un stade primaire de la pensée. Vygotsky renverse son point de vue : pour lui, le mouvement réel du processus de développement de la pensée enfantine s’effectue non pas « de l’individuel au socialisé mais du social à l’individuel ».
    L’égocentrisme enfantin est donc une forme de transition du langage intériorisé au langage intérieur.
  3. Les concepts quotidiens et les concepts scientifiques : pour Vygotsky, Piaget limite l’étude la pensée enfantine au seul développement des concepts spontanés/quotidiens qui correspondent à des situations très concrètes. Or ce qui est intéressant, c’est de comprendre comment l’enfant arrive à un niveau de conceptualisation supérieure (les concepts scientifiques).
    Et, selon Vygotsky, l’enfant ne peut pas y accéder seul ; cette capacité à conceptualiser ne peut se faire que par la transmission.

Marie-Claude Blais souligne donc que la vision de l’éducation est très différente entre Piaget et Vygotsky : pour le premier, elle n’est qu’un moyen de renforcer un processus naturel, pour le second, « elle structure de manière fondamentale toutes fonctions du comportement », elle est source de développement culturel.

 


Transmettre – Apprendre est un séminaire émanant du département Sociétés humaines et responsabilités éducatives.
Ce cycle de conférences est placé sous la direction de Marcel Gauchet, directeur de recherches à l’École des hautes études en sciences sociales, et titulaire de la Chaire du Collège des Bernardins 2010 – 2011.