Bilan et perspectives : apprendre à l’heure d’Internet ?

L’objectif du dernier séminaire sur Transmettre-Apprendre a été double : récapituler le chemin parcouru1 et ouvrir la réflexion sur l’avenir en posant la question d’Internet : quel est l’impact de l’ère numérique sur la pédagogie et l’école ?

Marcel Gauchet a tout d’abord rappelé le point de départ du séminaire : nos sociétés modernes sont passées d’un système civilisationnel basé sur la transmission à un système basé sur l’apprendre ; comment comprendre ce passage d’un unilatéralisme à l’autre ?
Le travail des séminaires a permis de faire émerger deux grandes idées :

  • Il y a un incompressible de la transmission ; la société de tradition peut disparaître mais la transmission demeure et prend des formes différentes : elle a une dimension anthropologique.
  • Notre définition de l’apprendre repose essentiellement sur des représentations ; il est donc important de reposer la question de sa définition. Les neurosciences de la cognition mériteraient de ce point de vue une attention particulière.
    Marcel Gauchet a toutefois suggéré trois pistes: poursuivre la critique des modèles de la connaissance qui dominent la réflexion de la pédagogie actuelle ; analyser les opérations de l’esprit impliquées dans l’acte d’apprendre (la compréhension, l’abstraction…), approfondir les quatre questions suivantes : qui apprend ? Pourquoi ? Grâce à quoi ? En vue de quoi ?

Un travail de fond à compléter par un questionnement lié à notre actualité : Internet.

Marie-Claude Blais s’est chargée de présenter brièvement les enjeux liés au numérique, prenant pour point de départ trois supports :

  • Le livre de Seymour PapertJaillissement de l’esprit, ordinateur et apprentissage (Flammarion, 1981) ; l’auteur y rêve de pouvoir rendre intelligents les ordinateurs grâce à la compréhension du fonctionnement de l’esprit humain.
  • L’article du 8 avril 2000 paru dans Le Monde où Claude Allègre déclarait

    « Le service public d’éducation va avoir désormais un concurrent redoutable, ce n’est plus l’enseignement privé sous contrat, c’est l’Internet. C’est l’Internet qui va éduquer et contrôler sans punir, qui aidera chacun à son rythme, Internet va tout balayer. »

    Marie-Claude Blais interroge ce ‘tout’ : elle y voit la disparition de l’Institution scolaire comme lieu géographique, comme lieu de transmission des savoirs et donc la disparition de la notion de programme, de progression et, plus largement, l’idée qu’il y aurait des savoirs nécessaires à tous et des savoirs que la collectivité aurait la charge de transmettre.
    Internet permet de répondre à des questions en tout lieu, à tout moment, quand on en besoin. Il fait surgir une question plus radicale :

  • Faut-il encore apprendre ?, titre du livre écrit par Sendra Enlart et Olivier Charbonnier (Dunod, 2010). Un ouvrage qui énonce toutes les utopies et les fantasmes liés à Internet.

Internet séduit car il retire tout risque de s’identifier à un modèle

Marie-Claude Blais a montré que ces trois points de vue admettent la difficulté qu’il y a à définir ce que veut dire apprendre mais rejettent unanimement  toute forme de pédagogie.
Un travail énorme est ainsi laissé à l’individu ; à lui, de donner du sens et de la cohérence à ce qu’il apprend. Internet séduit car il retire tout risque de s’identifier à un modèle et donc de subir « une imposition de savoirs par un maître ». Il offre un anonymat de la transmission et renvoie à une certaine conception de l’apprendre : celle qui condamne l’enseignement traditionnel au profit d’un apprentissage spontané, naturel de l’individu en interaction avec son milieu et surtout, correspond à l’idée que l’on apprend principalement ailleurs qu’à l’école.

L’ère numérique ouvre des pistes de réflexion intéressantes mais qui, pour l’instant, omettent une question fondamentale : quand apprend-on à lire, écrire et parler ?

 


Transmettre – Apprendre est un séminaire émanant du département Sociétés humaines et responsabilités éducatives.
Ce cycle de conférences est placé sous la direction de Marcel Gauchet, directeur de recherches à l’École des hautes études en sciences sociales, et titulaire de la Chaire du Collège des Bernardins 2010 – 2011.

  1. Lire également le bilan à mi-étape