L’autorité des pairs a-t-elle remplacé celle des maîtres ?

Mardi dernier (3 mai), les adolescents et leur culture (ou plutôt leurs cultures…) étaient au centre de la réflexion de notre séminaire sur l’autorité. Dominique Pasquier nous a exposé les résultats de l’enquête qu’elle a menée voici quelques années auprès des élèves de trois lycées de milieu urbain, un du centre de Paris, et deux en grande banlieue, qu’elle a publiés dans un ouvrage intitulé : « Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité » (Paris, éditions Autrement, 2005). Travail tout à fait passionnant, dont les principales conclusions, loin d’être périmées six ans et deux générations lycéennes plus tard, restent toujours d’actualité.

L’un des intérêts des études sociologiques (ce n’est pas le seul) est d’apporter une confirmation scientifique de ce qu’on pressent, de ce qu’on observe, à moins qu’elles ne viennent démentir ce que l’on croit savoir.
Quels sont les objets de la culture lycéenne ? La musique en premier lieu ; les jeux vidéos (univers surtout masculin) ; la télévision (en perte de vitesse) ; les moyens de communication et les réseaux sociaux (facebook, etc.), en pleine expansion.
Et les livres ? et les œuvres d’art ? Les jeunes lisent encore (mais moins qu’avant) et ils ne désertent pas tout à fait les musées, ni les salles de concert. Mais ces objets classiques de culture ne sont pas valorisés dans l’univers adolescent, à l’exception, peut-être, de certains lycées d’excellence.
Deux points ont particulièrement retenus mon attention : d’une part, on observe un phénomène de privatisation et d’autonomisation des pratiques culturelles adolescentes par rapport au monde adulte. La télé dans la chambre, l’ordinateur personnel, le téléphone portable : de plus en plus tôt l’adolescent ou le pré-adolescent se construit un univers à soi et tisse un réseau personnel de relations dont les parents sont exclus et qu’ils ne maîtrisent absolument pas. Les adultes s’en accommodent, et s’interdisent d’empiéter sur le domaine privé de leur progéniture (la chambre).

Plusieurs univers culturels cohabitent ainsi sous le toit familial où règne un grand esprit de tolérance mutuelle.

Il est le loin le temps où les parents estimaient qu’il était de leur devoir d’imposer à leurs enfants la connaissance des grandes œuvres de la culture classique !
D’autre part, les jeunes subissent plus que jamais le poids du groupe des pairs. S’ils ont gagné en autonomie vis-à-vis des générations passées, ils paraissent étroitement enserrés dans les codes sociaux des jeunes de leur âge. Rares sont ceux dont la personnalité soit suffisamment affirmée pour accepter d’être mis à l’écart du groupe, encore moins d’être montré du doigt et moqué.
L’exemple de la musique est éloquent. Chez les garçons surtout, la loi du groupe est impérative : il y a la musique que l’on écoute et celle que l’on n’écoute pas ! Les filles admettent davantage que l’on puisse avoir des préférences personnelles.

Je tire de ce constat sociologique deux réflexions personnelles :

  1. Il semble que les codes en vigueur dans le groupe des pairs fassent davantage autorité que la parole des adultes. Celle-ci a du mal à pénétrer dans un monde adolescent qui a pris son autonomie. Mais peut-on parler d’autorité des pairs ?
    Dominique Pasquier a sous-titré son ouvrage : « la tyrannie de la majorité ». Dans les séances précédentes de notre séminaire nous avons été amenés à souligner la différence, voire l’opposition, entre autorité et violence. Tout pouvoir n’est pas autorité. Qui doit recourir à la violence pour imposer sa volonté manifeste qu’il n’a pas d’autorité personnelle. Le propre de l’autorité est qu’elle est reconnue par celui qui s’y soumet. C’est pourquoi elle est toujours de l’ordre de la valeur (charisme de la personne, valeur du savoir ou du savoir-faire, excellence dans un domaine, valeur morale, valeur de la vérité, etc.). Dès lors qu’il y « tyrannie » peut-on encore parler d’autorité ? Je ne le pense pas. La loi du groupe des pairs ne constitue pas une forme d’autorité qui remplacerait la défunte autorité des pères (je n’exclus pas pour autant que ce passage, pendant quelques années, dans un univers « ado » puisse avoir un effet bénéfique dans la formation de la personnalité).
  2.  

  3. Cette étude sociologique invite à réfléchir sur le rapport maître / disciple. On sait l’importance de ce rapport dans la Bible. Le véritable maître ne maintient pas le disciple dans un état de dépendance et de soumission. Au contraire, il aspire à ce que le disciple s’élève jusqu’à lui et devienne un maître à son tour. L’autorité du maître a un effet d’émancipation. Elle permet la formation d’une intelligence qui pourra penser par elle-même à partir de l’héritage reçu, la constitution d’une personnalité qui pourra agir par elle-même en se fondant sur les exemples transmis.
    Une génération qui n’aura pas connu de véritables maîtres, n’est-elle pas condamnée au conformisme ?