Quel mystère cache la notion de « culture » ? – Les Mardis des Bernardins

Pour ce Mardi de rentrée, les Mardis des Bernardins se lancent, avec l’Académie catholique de France, le défi de revenir aux sources de la notion-même de « culture ». Dévoyée, cette dernière apparaît comme vidée de sa substance. On parle de « culture du pauvre », « culture d’entreprise », « culture générale » et même de « culture de tomates ». Quel lien soutient encore ces différents sens du mot « culture » ? Il est vrai qu’il est pourtant bien pratique, intellectuellement parlant, de distinguer une « Culture » qui serait au-dessus et plus noble que toutes les autres, mais est-ce si pertinent ? Pour répondre à cette question, nous avons reçu à notre table ronde de mardi dernier Rémi Brague, philosophe et membre de l’Institut de France, Michel Bon, chef d’entreprise, Henry de Lumley, directeur de l’Institut paléontologique humaine et Dominique Ponnau, directeur honoraire de l’Ecole du Louvre. Tous ont joué le jeu, et ont tenté de concevoir ce que pourrait être une culture dépourvue de transcendance, c’est-à-dire une culture qui n’offrirait pas à l’individu, la potentialité de se projeter au-delà de lui-même. Et bien figurez-vous que même notre « culture de tomates » ne résiste pas à l’épreuve. Là, commence le mystère de ce que l’on appelle « culture ».

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 « Culture. » Ce mot aspire spontanément à une forme de grandeur, presque grandiloquente. D’aucuns diraient : « Ah ça, c’est de la Culture, Monsieur ! » Culture inaccessible, culture pour initiés, où donc ranger la moindre « culture de tomates », « culture d’entreprise », ou encore, la moindre « culture du pauvre » ? Ajouter une simple spécificité suffit-il à vider de toute substance l’ambitieux terme de « culture » ? Le débat de mardi dernier revient sur ces questions et nous amène à aller encore plus loin : quelle est précisément la nature de cette substance dont la culture semble pouvoir se vider si facilement ? Est-ce cela que l’on appelle transcendance ? Pour répondre à cette pluie de questions, nos intervenants sont revenus à la définition-même du mot « culture ».

Une définition juste de la « culture » est-elle possible ?

La « culture » est d’abord le processus de fertilisation d’une terre. C’est aussi le résultat de cette production. Après, métaphoriquement, la culture est aussi ce même travail de développement, mais cette fois-ci non plus de la terre, mais de la connaissance et des facultés humaines. Ce que nous amène, par extension, à la « Culture », c’est-à-dire, à la civilisation dans son ensemble. Maintenant que nous sommes au sommet de ce que représente la « Culture », nous pouvons concevoir la « culture d’entreprise », la « culture d’un peuple » ou encore, la « culture du pauvre », comme des sous-ensembles de cette « Culture », qui par sa grandeur englobe toute civilisation humaine.

Dans tous les cas, la « culture » est un processus, et le fruit de ce même processus. C’est une construction qui ne cesse d’être en mouvement. Rémi Brague montre à ce titre que la culture est forcément la « culture de la vie ». Un champ de tomates qui n’aurait que des plans de tomates morts ne pourrait prétendre au titre de « culture de tomates ». Il ne serait qu’un paysage de désolation extrême, que l’on pourrait tristement appeler « cimetière de tomates ». Donc la culture est un processus de vie qui ne peut qu’aller de l’avant. L’homme fructifie sans cesse cette culture – que ce soit la culture de tomates ou celle de son esprit – pour la maintenir en vie et en mouvement. La culture est donc indissociable de la progression que connait tout individu jour après jour.

Cela induit ainsi que la culture a un caractère temporel. Souvenons-nous pourtant qu’elle est aussi un résultat. Donc l’homme a une culture définie à un moment « t », mais cette culture n’est pas limitée. Elle est potentiellement infinie : on peut sans cesse la travailler et la fructifier. Et à ce moment « t », la culture est bien constitutive de l’identité de l’individu en question. On peut même dire qu’elle accompagne et qu’elle nourrit l’identité de l’individu. Elle le porte. Tout cela reste valable pour ce que l’on a nommé « sous-ensembles de Culture ». Michel Bon prend l’exemple de la culture d’entreprise. L’entreprise a besoin de créer une forme de vivre ensemble, une communauté de destins, de comportements et d’appartenance. Un « besoin de se sentir ensemble, mais un peu différents des autres ». Cette culture fournie par l’entreprise est portée par les hommes qui la composent. Elle fait partie de leur identité. Bien entendu, Monsieur Untel n’est pas uniquement assistant commercial chez Peugeot, mais il l’est aussi. Et cela contribue à forger l’identité multiple qui lui est propre. Donc l’homme se reconnait dans sa culture, il se l’approprie, il s’en sert pour se constituer une identité propre ; mais ce n’est pas un travail à sens unique. La culture travaille l’homme. On ne peut penser un individu dépourvue de culture. Elle le travaille à son insu. Et parfois, elle le transporte. L’expérience artistique en est la preuve la plus évidente. La culture n’est donc pas seulement un outil permettant à l’homme de se construire et de se perfectionner, c’est autre chose… Mais quoi ?

Culture et transcendance, l’improbable combinaison ?

Dominique Ponnau développe une expérience, proche de celle de la grâce, qu’il a eue devant un champ de tomates. Henry David Thoreau a pu avoir des pages similaires dans Walden devant ses champs de pommes de terre : l’extase de voir ses graines grandir, et surtout vivre. Nous l’avons déjà évoqué, mais il est important de le rappeler ici, la culture est intrinsèquement liée à la vie elle-même. Ce qui fascine Thoreau, c’est justement cela, voir comment son travail parvient à donner vie à ces pousses de pommes de terre ; et comment ce travail parvient à le nourrir lui, et à le faire spirituellement grandir, en même temps qu’évolue ses champs de pommes de terre.

Transposé à l’homme, il est tout de suite moins évident que sans culture l’homme ne pourrait vivre. Et pourtant, la culture n’est pas qu’un élément superficiel qui s’ajoute continuellement au flux d’informations assaillant l’homme jour après jour. Elle le nourrit et il est un fait que sans nourriture l’homme meurt. Qu’est-ce qui donne cette force à la culture ? Rémi Brague a un très beau développement sur la transcendance. La culture ne peut s’ancrer seule et forger seule l’identité d’un individu. Elle n’y arrive que parce qu’elle est portée par une forme de transcendance. C’est cette même transcendance qui transporte l’homme hors de lui-même. Et pour le transporter, elle doit se situer en dessous de lui. C’est un mouvement vertical vers le haut. Quand on parle de transcendance on a tendance à lever les yeux. Ce n’est pas parce que le résultat se trouve au-dessus de nous-mêmes, mais parce que le mouvement de la transcendance nous porte au-dessus de nous-mêmes. C’est cet élan qui nous fait lever les yeux. Mais il ne faut pas en oublier le socle. Et ce socle, c’est précisément la culture. Alors vous allez me dire que la culture ne peut être à la fois portée par un mouvement de transcendance et en être le moteur. Et pourquoi pas ? Les deux ne sont pas de la même nature. Et là, on arrive à un problème beaucoup plus délicat, à savoir : de quelle nature est cette transcendance ?

Nos intervenants ont été gênés par la question. Pour les catholiques, celle-ci ne devrait même pas être posée : la transcendance est divine. Il n’y a donc pas de mystère. La culture porte en elle une transcendance divine, de là à dire que toute culture est sacrée, il n’y a qu’un pas, pas que nous ne franchirons pas. Essayons tout de même de penser ce que pourrait être une transcendance purement laïque, parce que bien évidement, les laïcs ont aussi ces expériences transcendantales qui les portent hors d’eux-mêmes. Sont-ils simplement aveugles à Dieu ? Est-ce la seule réponse que nous pouvons leur donner ? Convenez qu’elle ne suffira pas à convertir l’incroyant. Nous sommes arrivés au terme de notre réflexion à l’idée que la culture était le moteur de cette transcendance qui était en elle. Si la « culture » n’est pas si dévoyée que l’on pouvait aimer à le supposer en début de cette table ronde, le cas est beaucoup plus délicat pour l’adjectif « culturel ». Cela n’aurait en effet aucun sens de dire que la transcendance est culturelle comme nous avons dit qu’elle était divine. Cela ne nous empêche pourtant pas de dire que sans la culture qui la porte, la transcendance n’existerait pas, c’est un processus qui a besoin d’un déclencheur et ce déclencheur peut bien être l’expérience que l’homme a de la culture. Cette supposition a du sens. L’expérience artistique n’est certes pas toujours foudroyante, mais lorsqu’elle l’est, la transcendance semble bien inhérente à la culture elle-même. Reste toujours la question de savoir pourquoi certaines expériences nous transcendent plus que d’autres. Faute d’inattention de notre part, manque de concentration?

Concluons. A la question « Peut-il y avoir une culture sans transcendance ? », la réponse semble unanime autour de la table : non. Là où le débat sévit encore, c’est sur la nature de cette transcendance : divine, ou inhérente à la culture elle-même. Cette dernière option ne résout cependant pas tout. Nous n’avons pas posé précisément la question de la nature de la culture. Nous avons vu que la transcendance est un mouvement, la culture un processus et son résultat, mais nous n’avons pas vu quel en était le déclencheur. Nous ne pouvons répondre à toutes les questions, et nous devons admettre, que même après cette table ronde, la culture a encore une belle part de mystères. 

Yaël Benayoun
Equipe des Mardis des Bernardins