Mais que cherche Marcel Gauchet au Collège des Bernardins ?

Depuis janvier 2010 jusqu’à décembre 2011, Marcel Gauchet préside la Chaire des Bernardins.
Quels sont les objectifs de cette invitation et quelle recherche anime-t-il au Collège ?

Le Collège a invité Marcel Gauchet pour un travail de recherche sur les fondamentaux de l’École et de l’enseignement.
Il a publié récemment plusieurs ouvrages1 sur ce sujet avec Marie-Claude Blais et Dominique Ottavi, qui sont le fruit d’un séminaire de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Nous avons pensé que sa recherche et son rayonnement personnel donneraient de l’assurance aux premiers pas de notre département « Sociétés humaines et responsabilité éducative ».

Transmettre – Apprendre

Le sujet qui a été retenu d’un commun accord est : « Transmettre, apprendre ».
Il correspond à la fois à un axe majeur du Collège, qui est un lieu d’enseignement de la tradition catholique et de transmission de la foi grâce à la présence en son sein de l’École cathédrale et de sa Faculté de théologie. Or, la question de la transmission est discutée aujourd’hui dans les débats sur les méthodes et les objectifs de l’École. Elle était au programme de la recherche de Marcel Gauchet.

Nous nous sommes mis d’accord sur un fonctionnement à deux rythmes :

  • des rencontres mensuelles rassemblant un public restreint, dans la durée, pour une recherche « en acte » et participative. Ce séminaire réunit 30 à 50 personnes, pour la plupart des actifs engagés dans l’enseignement secondaire, les responsabilités de direction ou la recherche universitaire.
    Ce travail est disponible pour tous sur le site du Collège en podcast et sur ce blog via des comptes-rendus.
  • des rencontres trimestrielles autour d’un ou deux invités pour partager et débattre avec un large public (100 à 150 personnes) des questions venues du travail séminaire de recherche et de l’actualité. (podcasts)

La Chaire accompagne et soutient le séminaire de recherche dirigé par Jacques Arènes et le P. Jacques de Longeaux : « Qu’est-ce qui fait autorité ? ».

Enfin, pour que la présence de Marcel Gauchet aux Bernardins soit l’occasion d’un enrichissement réciproque, nous lui avons proposé d’interroger, au terme des deux ans, les fondements de sa propre philosophie : le recours qu’il fait aux sciences humaines (anthropologie, psychanalyse, histoire) et la vision de l’homme qui se trouve derrière sa philosophie politique et en particulier la question de la religion.
Une équipe de travail s’est pour cela mise en place avec Jean-Vincent Holeindre (jeune chercheur du Centre Raymond Aron), Yves Couture (professeur de l’Université du Québec à Montréal) et le P. Frédéric Louzeau (Faculté de théologie des Bernardins).

Quelle mission pour l’école du XXIe siècle ? par college-des-bernardins
Transmettre - Apprendre - Marcel Gauchet
 

« Hominiser » ne suffit pas à « humaniser »

Le travail de la Chaire constitue donc un ensemble divers, un peu comme une flottille évolue autour d’un navire amiral. Je voudrais en montrer l’unité. J’ai participé pour ma part à l’ensemble des événements et de la recherche de la « Chaire Gauchet ». Pour exprimer un fruit intellectuel que j’en tire pour ma propre expérience, je pourrais nommer le point suivant.

Ce qui apparaît déjà comme acquis, c’est d’avoir manifesté l’enjeu de la question de la transmission dans le bouleversement de nos sociétés et de leur pratique éducative. Alors que toujours et partout, enseigner a d’abord été pensé comme un acte de transmission, dont les méthodes d’apprentissage étaient les servantes, depuis les années 1970, et pas seulement en France, l’acte d’apprendre spontanément est devenu l’idéal et la norme de l’enseignement.

Bien sûr, la transmission demeure dans les faits, mais dans la théorie éducative, elle est déconsidérée et, dans les faits, repoussée dans les marges du système officiel.
Derrière ce changement radical de perspective, on trouve plus qu’une adaptation à l’individualisme et aux aspirations de la liberté, qui depuis des siècles travaillent les méthodes pédagogiques.

Apprendre est une grande chose et apprendre à apprendre un objectif de toujours de la pédagogie. Mais quand la transmission est évacuée comme « conservatrice » ou politiquement « bourgeoise », ce sont les plus simples culturellement et les plus faibles socialement qui trinquent. Ce sont eux qui trouvent le plus de difficultés à s’assumer et à s’intégrer.

Une certaine « philosophie » de l’homme est à l’œuvre derrière la contestation récente de la transmission. Elle pense la croissance de l’individu selon un schéma évolutionniste : apprendre, c’est parcourir par soi-même en raccourci les étapes du devenir de l’humanité.
Quand on suit ce schéma, on met en place, consciemment ou non, une éducation fondée sur les seules sciences de la nature. Car « hominiser » ne suffit pas à « humaniser ». La culture et l’histoire ne sont pas qu’un phénomène « naturel », qu’un dynamisme biologique raffiné suffirait à interpréter.
Cette vision de l’homme est réductrice et elle ne tient pas compte de la contribution de l’esprit.