Pour un nouvel humanisme (3ème partie)

III – Pourquoi « nouvel humanisme » ?

En considérant l’humanisme qui donne à l’homme et à la femme une place centrale, on voit qu’il n’est de richesse que d’hommes, comme le comprennent les démographes. Mais que signifie ce mot : « nouveau », inclus dans l’expression « nouvel humanisme » utilisée par Jean-Paul II ? C’est un mot appartenant au vocabulaire biblique. Dans la Bible, il a un sens précis. Le mot hébreu hiddouch, un peu difficile à traduire, correspond à l’idée de renouvellement. Si nous parlons de « nouveau » au sens biblique, c’est un nouveau qui ne rompt pas avec le passé, contrairement à ce que signifient nos langues par ce mot, comme lorsque nous disons qu’une nouvelle génération, parce qu’elle fait le contraire, rompt avec la précédente, ou qu’une nouvelle voiture remplace la précédente. Au sens biblique, la nouveauté ne consiste pas à abolir un héritage, mais à le transmettre après l’avoir reçu, exactement ce que la Bible appelle : accomplir.

Faire Hiddoush, c’est innover dans la tradition. Cela ressemble à une reprise, une réforme, une appropriation, un changement fidèle. Cela peut être assez radical, comme le renouveau effectué par Jésus dans le judaïsme. Pensez au renouveau que sera notre résurrection des morts, un renouveau radical ; mais ce sera bien nous qui ressusciterons, sans rupture avec nous-mêmes. Car si ce n’est pas nous qui ressuscitons, ce n’est plus une résurrection. Pensez au renouveau du baptême, invisible à nos yeux, qui fait, en quelques instants, d’une créature humaine ordinaire un enfant de Dieu. Le baptême chrétien est un renouveau au sens biblique, c’est à dire un accomplissement, une plénitude donnée qui ne pouvait être anticipée et qui change tout, parce que, tout en gardant la même direction, elle va au-delà de ce qui était préparé.

Cela nous fait entrevoir pourquoi ce que Jésus apporte s’appelle Nouveau Testament. Dans sa lettre aux Romains, saint Paul dit :

« Ne vous conformez pas à ce monde ci, mais transformez-vous par le renouvellement de votre intelligence pour discerner la volonté de Dieu. » (chapitre 12)

Renouveler mon intelligence, c’est la rendre capable de voir ce que je ne voyais plus, mais que j’étais appelé à reconnaître. Par exemple, se confesser, c’est sûrement se renouveler. C’est dire : mon péché, ce n’est pas moi, mais la déformation de mon être, et maintenant je veux me renouveler dans l’attachement au Seigneur. Il y a à la fois rupture et continuité. Rupture avec la déformation de mon être, et ce sera cependant bien moi qui serai rené.

Ainsi l’épître aux Hébreux reprend un oracle unique et pourtant central de l’Ancien Testament :

« Voici venir les jours, oracle du Seigneur, où je conclurai avec la maison d’Israël et avec la maison de Juda une Alliance nouvelle » (Jérémie 31, 31)

Pas une Alliance autre comme une autre voiture que j’achète quand j’ai envoyé la vieille à la casse, mais une Alliance renouvelée qui ne peut plus vieillir – non pas comme l’Alliance que j’ai conclue avec leurs pères

Vous savez que Jésus emploiera cette expression extraordinaire au moment de l’Eucharistie : Ceci est le sang de l’Alliance nouvelle (et éternelle, ajoute la liturgie). A quelle condition peut-on entrer dans une nouveauté qui n’est pas devenue un peu vieille aujourd’hui, alors qu’elle était nouvelle hier ? L’Evangile, était-il une nouvelle Alliance en l’an trente, et aujourd’hui un Alliance un peu vieille ? Qu’est-ce qui vieillit ? Ce qui est dans le temps ! Ne vieillit pas ce qui n’est pas dans le temps. Si l’Alliance apportée par Jésus est nouvelle et qu’elle ne peut pas vieillir, c’est qu’elle est éternelle. La résurrection de Jésus nous l’apprend : être victorieux de la mort, c’est échapper au temps, entrer dans l’éternité qu’il prépare. Jésus ressuscite pour apporter à l’humanité, dans sa condition humaine, ce qui vient de l’éternité : la nouveauté qui ne passe pas, la vie éternelle. Ce qui ne vieillit pas, c’est Celui qui est ressuscité.

 

Quand Jean-Paul II s’est adressé en 1983 aux évêques du CELAM en la cathédrale de Port-au-Prince en Haïti, il a parlé pour la première fois de « nouvelle évangélisation ». Il disait :

« Il faut que l’Eglise commence une nouvelle évangélisation, non pas une ré-évangélisation »

Evidemment qu’il faut sans cesse ré-évangéliser. Car, par définition, l’évangélisation vieillit : puisqu’il faut recommencer à transmettre la foi chaque génération. La nouvelle évangélisation n’est pas qu’une ré-évangélisation. Elle doit transmettre ce qui ne vieillit pas, ce qui reste toujours jeune : la grâce. La nouvelle évangélisation, ce n’est pas du marketing ! Jean-Paul II précise que la nouvelle évangélisation doit être « nouvelle dans ses méthodes ». Ce qu’il appelle « nouvel humanisme » est, à mon sens, la clé de la nouvelle évangélisation, car il s’agit de reconnaître que la personne humaine est au sommet et au centre du message du Christ. Il ne s’agit pas de conquérir des militants sur le parc d’autres religions, ou d’autres sagesses. Il faut, autour de la personne humaine, passer de l’attitude de concurrence à celle de l’émulation, du dialogue.

Dans sa deuxième encyclique, Dives in misericordia (1980), Jean-Paul II répond à un reproche que certains ont fait à la première Redemptor hominis (1979) :

« Certains disent que la religion chrétienne, c’est le théocentrisme, opposé à l’anthropocentrisme qui est la religion du monde. Il n’en est pas ainsi ».

Pour un chrétien, qui croit que Dieu s’est fait homme, le théocentrisme et l’anthropocentrisme sont inséparables. Pour celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu fait homme, la foi consiste à mettre l’homme au centre de tout, comme on le voit dans l’Evangile où des anges adorent Jésus, parce qu’il est le Fils de l’Homme et le Fils de Dieu, lui qui nous donne de devenir fils de Dieu, alors que nous sommes fils de l’homme. Mettre l’homme au centre, tout homme et tout l’homme, c’est mettre Dieu au centre. Pas de contradiction pour un chrétien, ce qui n’est pas le cas pour ceux qui mettent certains hommes au centre pour en exclure Dieu, ce que prétendaient faire le marxisme, ou le nazisme. Mais ils déclenchèrent de telles catastrophes qu’il est évident qu’ils ne mettaient pas non plus l’homme au centre, mais leurs idéologies.

 

Le nouvel humanisme est, dans l’histoire du christianisme, une nouveauté. J’ai parlé d’un humanisme chrétien jusqu’à la Renaissance, comme celui de saint Thomas d’Aquin, d’un humanisme contre l’Eglise dans l’Europe des Lumières. Il y eut deux siècles de luttes, d’excommunications réciproques des laïcs et des religieux, des chrétiens et d’humanistes. Jean-Paul II dit que ces affrontements appartiennent au passé. Parce que nous vivons après la seconde guerre mondiale, après la Shoah, après la chute du mur de Berlin, nous nous trouvons dans un nouveau moment de l’histoire qui appelle un nouvel humanisme et une nouvelle évangélisation.

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