Les théories classiques de l’autorité et leur pertinence aujourd’hui

Hannah Arendt nous dit que l’autorité a disparu du monde moderne et manque d’assise.

A une société hiérarchisée se serait substituée une société de négociation en rhizomes où l’individu autonome doit se dégager des instances supérieures autoritaires pour déterminer librement la conduite de sa vie.

Max Weber distingue l’autorité (Herrschaft), domination consciente et reconnue par celui sur qui elle s’exerce, de l’influence, domination inconsciente.

Qu’en est-il réellement de l’autonomie de l’individu moderne aujourd’hui ? A-t-elle irrémédiablement entraînée la crise des autorités hétéronomes traditionnelles (école, église, famille, etc…) ? Ou n’est-elle que le leurre narcissique d’un individu désormais sous l’emprise d’influences nouvelles et insidieuses ? 

Ces questions étaient au cœur de la journée d’étude organisée aux Bernardins par le département de recherche Société humaine et responsabilités éducatives. Plusieurs intervenants nous ont fait part de leurs analyses (dont vous pouvez retrouver le détail sur le site du Collège des Bernardins).

Pour Chantal Delsol, professeur à l’Université de Marne la Vallée, les traditions sont toujours bien présentes aujourd’hui : les vérités modernes qui légitiment l’exercice de l’autorité tirent leur force non pas de transcendances ou de fondements divins incontestables mais de la tradition. Par exemple, l’idée moderne de dignité de l’homme ne tient pas sa vérité des Evangiles (qui ont pu servir à Bartolomé de las Casas pour défendre l’humanité des indiens) mais de l’auto-conviction du discours contemporain, fondée sur le ressassement et la répétition (la tradition) et sur le recours à des contre-exemples et des images (la shoah) pour justifier notre idée de dignité en l’absence de foncements. Les vérités modernes sont « traditionnelles » au sens où, au lieu d’être universelles et impérissables, elles sont édifiantes et particulières, nous faisant revenir à un temps mythique préchrétien.

Pour Patrick Piguet, professeur de Lettres Classiques, l’autorité traditionnelle de l’école est bien affaiblie : les élèves ne supportent pas l’autorité, qu’ils ressentent comme une domination dont la légitimité n’est pas claire. Or, plutôt que d’entériner une crise de l’autorité, cette situation est l’occasion de revenir aux fondements de la relation d’autorité : confiance donnée aux élèves (jugés dignes d’apprendre), durée (la notion de passé et d’avenir est un levier pour l’autorité, qui doit concourir à donner un sens à l’histoire de l’élève), mais aussi transmission de savoirs, à condition de montrer que ce savoir peut être utilisé par l’élève comme son bien propre. Or pour qu’il en soit ainsi, il faut que la relation d’autorité, qui implique une supériorité du professeur, passe par la reconnaissance mutuelle et la bienveillance : « je vous juge digne de vous faire lire ce texte ». La parole enseignante est une dépossession originelle, une donation, celui qui le reçoit est promu explorateur et sujet. L’acte d’enseigner doit retrouver la centralité des contenus moraux et humains pour que la dimension d’échange ne se réduisent pas à une relation marchande (or on tente souvent de légitimer le savoir par des raisons utilitaires extérieures telles que la réussite sociale).

Enfin Jean-Yves Baziou, doyen de la faculté de théologie de Lilles, est venu souligner le rôle de la « bienveillance » vis-à-vis de l’individu, dans l’autorité qu’exerce le magistère catholique sur les fidèles. Le magistère doit reconnaître l’autonomie de la conscience et être un guide pour le cheminement d’une conscience vers la vérité. Elle ne doit pas exercer une autorité monarchique conçue comme un catalogue de principes impératifs, dogmatiques et non discutable. Cette intervention rappelle la phrase de Ricœur selon laquelle l’autorité exige l’autonomie. Elle affirme par là que l’autorité peut s’exercer sans recours à des vérités immuables transcendantes. La crise de l’autorité traditionnelle nous oblige alors à réfléchir à la manière dont l’autorité doit être exercée dans un contexte d’autonomie et de rejet des vérités et des hétéronomies. A une dichotomie conceptuelle opposant « immutabilité » et « relativisme », Jean-Yves Baziou propose de construire l’autorité sur une autre base où il s’agit de « faire croître » la conscience vers une vérité conçue comme « cheminement ». Ce cheminement, que ce séminaire nous fait parcourir, a lieu sur une crête étroite, et peut être déstabilisant, puisqu’il nous fait sortir de nos idées préconçues sur l’autorité et la vérité.