Les médiateurs d’espoir au Collège des Bernardins

Le Collège des Bernardins est « un lieu dédié aux espoirs et aux questions de notre société et à leur rencontre avec la sagesse chrétienne ». Se dédier à l’espérance ne va pourtant pas de soi. En s’y consacrant on peut apparaître très vite comme un « naïf ambulant » ou comme un « utopiste », surtout dans un monde où l’information est principalement aimantée par les « cinq S » du  sang, du sexe, du sarcasme, du sensationnel et du superficiel. Or l’espérance est un feu qui se nourrit. Comme l’écrivait en 2007 le pape Benoît XVI dans son encyclique Spe salvi, dans la foi chrétienne, la « rédemption », le salut n’est pas un simple donné de fait. « La rédemption nous est offerte en ce sens que nous a été donnée l’espérance, une espérance fiable, en vertu de laquelle nous pouvons affronter notre présent: le présent, même un présent pénible, peut être vécu et accepté s’il conduit vers un terme et si nous pouvons être sûrs de ce terme, si ce terme est si grand qu’il peut justifier les efforts du chemin. » . Devient crucial alors l’art de susciter l’espérance, de la faire croître. Les médias jouent ici un rôle essentiel dans le sens de l’espoir comme dans celui de la désespérance. C’est ce dont il a été question, parmi bien d’autres sujets abordés, le lundi 21 mai au Collège des Bernardins lors de la soirée, soutenue par plusieurs partenaires, consacrée au thème : « Médias et vision chrétienne de l’information (2) » .

Lors de la première table-ronde portant sur le thème « Les chrétiens communiquent-ils autrement ? » trois invités de marque ont abordé la question de l’espérance. Gilles Vanderpooten, rédacteur en chef de l’ONG Reporters d’espoirs (Reportersdespoirs.org) est un jeune journaliste né en 1985 à Toulouse. Mais il a déjà eu le temps de publier un best seller en compagnie de Stéphane Hessel Engagez-vous ! en 2011 (aux éditions de l’Aube). Lundi soir il a parlé devant le public des Bernardins de toutes les initiatives de la rédaction qu’il dirige et en particulier du fameux concours des reporters d’espoirs dont les prix viennent d’être remis le 26 mars dernier en présence de 500 journalistes dans les locaux du Conseil économique, sociale et environnemental à Paris. Fondée en 2003 par Laurent de Cherisey et plusieurs journalistes, les Reporters d’Espoirs ont pour mission de promouvoir dans les médias des informations et des contenus porteurs de solutions. Leur credo est simple : « En mettant en lumière des informations innovantes et porteuses d’avenir dans les domaines économiques, sociaux et environnementaux, les journalistes et les médias donnent envie d’agir au plus grand nombre. » Ni volontarisme ni angélisme, mais réalisme. En « reprenant le pouvoir sur les événements », en rendant visible les victoires invisibles, en rendant passionnant ce que l’on croyait banal et naturel, en contribuant à la propagation des initiatives de terrain intelligentes, solidaires, respectueuses de l’environnement, mutuellement avantageuses, l’association aconfessionnelle des reporters d’espoir réalise un travail proprement évangélique. Gilles Vanderpooten dans le « Libé des solutions » du journal Libération le 23 décembre 2011, la veille de Noël, fait l’apologie de l’habitat partagé et de l’entreprise coopérative, du crowdfunding et du biomimétisme. Et il ajoute : « La tentation est grande de céder au pessimisme, voire au catastrophisme. Ce serait une défaite majeure. La résignation n’est pas de mise. Car le monde de demain n’est pas nécessairement l’amplification du moment présent. Contre le déterminisme historique l’heure peut aussi être à la pensée et à l’imagination. A l’engagement et à l’action.»

Michel Cool, rédacteur en chef de La Vie et chroniqueur littéraire du Jour du Seigneur sur France 2 a exposé quant à lui son itinéraire spirituel personnel de journaliste chrétien. Ce cheminement est consigné dans son livre Conversion au silence (Salvator, 2011). Il est marqué par le moment bouleversant du matin d’hiver 2007 lorsque le journaliste fut soudain pris par une violente crise de larmes. Il rencontrait le Christ, soudainement, entièrement, par le biais d’une Présence silencieuse. « Depuis elle ne me quitte plus ». Fini l’information-en-continu, les portables en réunion de rédaction. « A mon réveil je me laisse désormais cueillir, recueillir, par le silence de cette présence secrète et discrète : elle me convie, avant toute chose à prier en tête-à-tête avec elle pour le salut du monde » . Quand le journaliste se fait lui-même le médiateur de l’invisible, quand il fait l’apologie de l’émerveillement, il devient à proprement parler angélique, annonciateur étonné le premier de l’incommensurable. Quel témoignage pouvait accompagner mieux ces 46e journées mondiales de la communication dont le thème portait cette année sur « Silence et Parole ». L’espérance d’une communication-communion se trouve en effet selon Benoît XVI dans l’apprentissage au silence : « Le silence permet une communication bien plus exigeante, qui met en jeu la sensibilité et cette capacité d’écoute qui révèle souvent la mesure et la nature des liens. Là où les messages et l’information sont abondants, le silence devient essentiel pour discerner ce qui est important de ce qui est inutile ou accessoire. » (4)

Co-organisateur avec le département « Société Liberté Paix » du Collège des Bernardins de la soirée, Christophe Levalois est le cofondateur du site d’information Orthodoxie.com. Historien et prêtre orthodoxe, il est venu présenter son dernier livre intitulé Prendre soin de l’autre, une vision chrétienne de la communication (Cerf, 2012).  Pour lui « la communication est le mode d’existence et de réalisation de la personne ». Cette communication de l’être en communion est donc physique, psychique et spirituelle. Elle ne peut fragmenter le tout de l’être humain. Si elle ne s’adresse qu’à des consommateurs ou qu’à des électeurs elle nie la réalité profonde des individus et ressemble à un panier percé. En revanche si elle consciente que le monde est une réalité symbolique, que les hommes aspirent au plus profond d’eux-mêmes à la justice, à la beauté et à la vérité, alors la communication trouve une autre dimension. Elle devient une communication de l’attention, du respect, et même de la guérison d’autrui. C’est ici qu’on retrouve le thème de l’espérance. La communication du XXIe siècle pourrait bien devenir selon C. Levalois une communication guérissante. Les médias, sources de tant de perversions selon Bernard Lecomte,  ne doivent donc pas être diabolisés. Pour Isaac le Syrien : « Celui qui a trouvé l’amour se nourrit du Christ chaque jour et à toute heure, et il en devient immortel. (5)»  L’ouvrage a été salué avec chaleur par M. Cool. « C. Levalois a su trouver exactement les mots de ce que je ressens dans ma pratique quotidienne de journaliste. »

La deuxième table ronde animée par Christophe Henning, écrivain et journaliste au Pèlerin posait la même question de la spécificité de la communication chrétienne aux représentants des Eglises. Carol Saba, porte parole de l’assemblée des évêques orthodoxes, Muriel Menanteau, responsable du service information-communication de la Fédération protestante de France et Mgr Bernard Podvin, porte-parole de la Conférence des évêques de France. Elle a donné lieu à quantité de réflexions profondes sur l’originalité de la communication chrétienne et sur celle spécifique des Eglises.  Ces responsables dont le point commun est bien qu’ils prennent à cœur leurs responsabilités en la matière, ont fait un constat similaire avec celui des premiers intervenants. Si les chrétiens ne sont pas nécessairement meilleurs journalistes  que les non chrétiens, ils disposent dans leur héritage, dans leur doctrine et dans leurs institutions des clefs essentielles pour apporter l’espérance du salut au monde. Philippine de Saint Pierre, directrice générale adjointe de KTO, en a présenté quelques unes en conclusion : respect absolu de la dignité des personnes, sens de la justesse et pas seulement de la véracité, cohérence entre la bouche et le cœur, liberté intérieure, sens de la hiérarchie de l’information, désir d’éveiller les consciences, regard bienveillant sur le monde, ouverture par le silence paisible à l’infinité de la vie, ambition de rejoindre le bien commun, tension consciente entre fidélité et prophétisme. Des clefs universelles en somme, accessibles à tous ceux qui souhaitent prendre en cette vie un chemin d’espérance.

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1) http://www.vatican.va/holy_father/benedict_xvi/encyclicals/documents/hf_ben-xvi_enc_20071130_spe-salvi_fr.html

2) Les deux co-organisateurs étaient le Collège des Bernardins et le site orthodoxie.com. Les partenairesétaient : KTO, La Vie, Les éditions du Cerf, Radio Notre Dame, la libraire La Procure, Réforme, la Mutuelle saintChristophe.

3) Michel Cool, Conversion au silence, Paris, Salvator, 2011, p. 14.

4) http://www.eglise.catholique.fr/ressources-annuaires/guide-de-l-eglise/saint-siege-et-vatican/messages-du-pape/message-du-saint-pere-pour-la-46e-journee-mondiale-des-communications-sociales.html

5) C. Levalois, Prendre soin de l’autre, une vision chrétienne de la communication, Paris, Le Cerf, 2012, p. 144.