Les immigrés : une perplexité française

Le grand auditorium du Collège des Bernardins est complet et le public est à l’écoute. Ce lundi 31 janvier, le Collège accueille Philippe d’Iribarne, auteur du livre Les immigrés de la République.
Le chercheur est entouré de Louis Schweitzer (ancien président de la HALDE), Claude Riveline (professeur de gestion à l’École des Mines), et Michel Berry de l’École de Paris du management.
Cette soirée d’échanges s’annonce fructueuse. Les conditions me semblent réunies pour que le débat sur l’immigration soit raisonné et constructif.

Philippe d’Iribarne commence la discussion en soulignant d’emblée que la question de l’immigration ne se cantonne pas à un débat gauche-droite. Citant Pierre Bourdieu dans La Misère du monde, il évoque ce couple de militants communistes, partagés entre des valeurs internationalistes et anti-raciales, et un quotidien au contact d’autres cultures qu’ils n’arrivent pas à gérer.

L’auteur présente l’analyse énoncée dans son ouvrage : « l’égalité politique n’a nullement mis fin à l’inégalité sociale ».
Il rappelle que la société démocratique est à la fois un rassemblement d’humains avec des lois universelles et un groupe d’individus différenciés.
Il y a une tension évidente entre cette double appartenance de l’individu, vécue notamment par l’immigré.
Celui-ci est un même, égal de tous les citoyens face à la loi, et un autre, avec ses propres manières de penser, d’agir, sentir etc. au regard desquelles il est jugé, évalué.

Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789

Citoyens français et individus singuliers


Immigration, police, France - éducation civique

Comment sortir de cette opposition en France entre une double appartenance : au « corps politique » et au « corps social » ?
Et comment vivre ensemble dans une société hétérogène où la frontière entre espace privé et espace public se dissout ?

Philippe d’Iribarne conclut dans son ouvrage qu’une société où diverses cultures cohabitent dans le respect mutuel au nom des principes républicains est illusoire. Mais il ajoute ensuite qu’il peut y avoir un « compromis réaliste » face à cette dualité.

L’auteur n’apporte pas de réelles solutions durant le débat de ce soir.
Quelques propositions sont par contre énoncées par Michel Berry : l’État doit mettre l’accent sur le rôle de l’école bien sûr, mais aussi sur les groupes extrascolaires comme les clubs de sport.
Louis Schweitzer ajoute que la lutte contre les préjugés est fondamentale, et que le modèle d’intégration est un bon modèle, encore faut-il qu’il soit appliqué.

Multiculturalisme, assimilation, intégration

Les intervenants définissent les modèles du multiculturalisme et d’assimilation avant de souligner leurs apories. Ils défendent au contraire, le modèle d’intégration, seul susceptible d’éviter la ségrégation ainsi que le déni des particularismes.
Être intégré selon Louis Schweitzer, c’est notamment avoir accès aux réseaux professionnels, apprendre certains codes culturels qui permettront de ne pas être constamment jugés dans la vie quotidienne.
La notion d’intégration réfère à une dynamique d’échange dans laquelle chaque élément compte à part entière et participe activement dans la société. Elle suppose un changement de l’autre et de soi-même. Louis Schweitzer rappelle à juste titre que l’immigration est source d’enrichissement pour le pays d’accueil.

Cette remarque de Louis Schweitzer me parait affiner avec justesse certaines généralités exprimées dans les immigrés de la république. Le livre pose à mon sens une équation entre différences culturelles et conflits culturels. L’expérience de la rencontre entre cultures, réduite alors à des incidents, n’est plus qu’un « quotidien tragique ».
Le titre de la conférence reprend d’ailleurs bien cette idée : les immigrés sont une « perplexité » française.
Or une analyse de l’immigration en France, sans ignorer les tensions dans la société, se doit à mon sens de rendre compte d’une réalité du quotidien également dynamique, évolutive, et créatrice.

immigration - perplexité française

Intégration dynamique, évolutive, et créatrice

Claude Riveline élargit le débat, partant notamment de l’opposition historique entre sédentaire et nomade pour préciser que la peur de l’autre est un sentiment archaïque.
Louis Schweitzer aborde un autre point très important : la dimension non spécifiquement « française » de la problématique d’intégration. Remettant en question l’intitulé du débat : « les immigrés, une perplexité française », il rappelle que la question de l’immigration concerne tous les pays riches, les inégalités de richesses suscitant des mouvements migratoires.

Après une discussion raisonnée et vivante entre les intervenants, c’est au tour du public de s’emparer du débat.
Au milieu de la salle, un homme prend la parole ; il a suivi de près les publications de Philippe d’Iribarne, a lu tous ses ouvrages, et se réjouit de pouvoir s’adresser à son « idole ».
Un peu plus loin, un autre participant clame haut et fort son identité européenne, seule identité légitime selon lui.
Une femme originaire de l’Europe de l’Est intervient à son tour, soulignant sa fierté pour ses enfants qui ont pu apprendre la langue de son pays d’origine.

Les questions se succèdent, divers points de vue s’enchaînent marqués par des expériences de vie particulières. Mais au-delà de ces préoccupations personnelles, le public partage quelque chose de commun ce soir. Il s’intéresse à l’histoire d’une nation, ouverte à l’immigration depuis le Moyen-Âge, et en cela profondément riche, diverse, et toujours en évolution.


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