Le numérique à l’école, réforme ou révolution? – Retour réflexif sur un Mardi des Bernardins

Permettez-moi un billet peu commun. La semaine dernière dans le cadre de nos Mardis des Bernardins nous explorions l’impact des différentes mutations  numériques sur le système scolaire français. Vous trouverez le compte-rendu de ce débat sur le blog de France Culture + et l’émission intégrale ci-dessous. Lors de cette soirée, les interventions de Pierre Giorgini, auteur de La Transition Fulgurante (Bayard, 2014) m’ont furieusement rappelé le court texte de Gilles Deleuze « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », texte pour le moins étonnant publié en 1990 dans lequel Deleuze pressent déjà un changement profond de société en lien avec l’arrivée massive du numérique. C’est donc à partir de cette réflexion que j’aimerais à présent penser l’actuelle institution scolaire à l’heure du numérique.

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En 1975, Foucault identifiait l’école comme une « institution disciplinaire », c’est-à-dire comme un lieu participant à la mise au travail industriel de la population via un « dispositif de pouvoir » élaboré à partir de la prévisibilité des individus. Néanmoins, force est de constater que depuis les années 1980, l’intégration massive du numérique dans les différents secteurs de notre société contribue durablement au changement de ce paradigme : l’usine est remplacée par l’entreprise, les données prennent le pas sur les statistiques… Dans ce contexte, que devient l’école ? L’intégration du numérique à cette institution n’est-il qu’une simple réforme supplémentaire, c’est-à-dire finalement qu’une modification à la marge du système scolaire, ou au contraire la marque d’une réelle révolution sociétale qui nécessite un changement structurel des institutions en place ? Dans son opuscule « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », Deleuze lance une piste de réflexion qui me parait extrêmement stimulante, à savoir que le numérique propose de nouveaux « paradigmes », pour reprendre une notion chère à Kuhn, qui permettraient de saisir les caractéristiques d’une nouvelle forme de société. C’est cette piste que j’aimerais approfondir dès à présent afin de saisir dans son ensemble l’enjeu de ce que l’on appelle communément la « crise de l’école ».

Le numérique : passage d’une société disciplinaire à une société de contrôle

Dès les années 1990, soit seulement dix ans après l’arrivée effective du numérique en France, Deleuze perçoit un changement radical de société. Si Foucault a très finement défini les caractéristiques de la société pré-numérique, notamment dans Surveiller et punir, Deleuze esquisse les grands traits structurant notre société numérique. La société pré-numérique reposait ainsi sur des institutions disciplinaires, institutions dont l’exemple le plus frappant reste le système carcéral. Ces institutions correspondaient à une société alors majoritairement industrielle. L’individu apprenait à passer d’un huis clos à l’autre. Famille, école, usine, prison, hôpital, tous ces milieux d’enfermement participaient à forger un « animal prévisible » par l’assimilation d’un « dispositif de pouvoir » spécifique. On retrouvait alors la même hiérarchie entre l’élève et le maître qu’entre le patient et le médecin, hiérarchie qui témoigne d’un rapport dissymétrique de domination. Dans ces deux exemples, l’un se positionne de manière à apparaitre comme possédant le savoir tandis que l’autre n’y a pas encore ou entièrement accès. Cette hiérarchie s’ancrait dans un projet plus large qui était de parvenir à répartir les individus dans l’espace – tant social que géographique, et de les ordonner dans le temps afin de rendre cette potentielle force de travail cohérente et surtout productive. N’oublions pas que le poumon de cette société était l’usine.

Avec le numérique, cette recherche d’ordre n’a plus vraiment de sens. L’individu ne passe plus de huis clos en huis clos : toutes les institutions se recoupent et deviennent poreuses les unes aux autres. D’aucuns diront, en suivant l’idée motrice de l’œuvre de Zygmunt Bauman, que nous entrons dans une société « liquide ». Avoir un diplôme ne suffit ainsi plus à marquer la fin des études : l’individu est en constante formation, partout et tout le temps en train de « s’actualiser ». L’entreprise, qui a remplacé l’usine, entre dans la sphère familiale : sans cesse « connecté », l’individu peut travailler à distance. La valeur du travail n’est alors plus le temps passé au travail, mais le résultat effectué (le produit donc et non plus la production). Tous ces changements sont précisément ce qui fait écrire à Deleuze : « Dans les sociétés de discipline, on n’arrêtait pas de recommencer (de l’école, à la caserne, de la caserne à l’usine), tandis que dans les sociétés de contrôle on n’en finit jamais avec rien ». Ce passage d’une société disciplinaire à ce qu’il appelle une société de contrôle se fonde sur le numérique. Si les institutions se liquéfient, si les individus sont dans une logique de progression continue et illimitée, c’est justement parce que le numérique apporte, de par sa structure, de nouveaux paradigmes pour penser l’homme et la société.

Le numérique traduit en effet le réel par des données, beaucoup de données. Chaque action passant par un outil numérique étant tracée, chaque individu a un profil numérique constitué d’une multitude de données retraçant le moindre de ses faits et gestes sur la toile, données qui ne cessent de s’actualiser au cours du temps. Ce monde de données s’oppose directement au monde de statistiques pointé du doigt par Arendt dans Condition de l’homme moderne. Avant l’arrivée du numérique, la réflexion scientifique s’établissait à partir de ce que Quételet appelle un « homme moyen », individu fictif dont les pratiques sont reconstituées par l’outil statistique. L’individu était donc scientifiquement appréhendé à partir du filtre de la « normalité », c’est-à-dire comparé aux pratiques de cet « homme moyen ». Aujourd’hui, les statistiques n’ont pas été abandonnées, mais elles sont complétées par les données numériques. Les croisements de bases de données étant beaucoup plus denses et complexes que les croisements statistiques, l’individu est perçu dans sa singularité, sans que celle-ci soit marginalisée, d’où peut-être un sentiment croissant, perçu désormais comme légitime, d’avoir le droit d’être reconnu juridiquement dans sa singularité.

A partir de cette volonté de reconnaissance d’une singularité qui nous serait propre, singularité mise en exergue par les collectes de données numériques, nous comprenons que les « dispositifs de pouvoir » de la société disciplinaire soient mis à mal. Le concept de hiérarchie, principal vecteur d’ordre dans la société pré-numérique, se trouve durablement ébranlé puisque, pour ne prendre qu’un exemple, l’enseignant entre lui aussi dans cette dynamique d’apprentissage continu et ne peut plus prétendre détenir un savoir définitivement supérieur à celui de l’apprenant – d’autant plus qu’avec Internet, ce dernier a accès à la plupart des savoirs formels de l’enseignant. Les institutions sont encore là, mais force est de constater que les enjeux du XXIe siècle ne sont plus les mêmes que ceux des siècles passés puisque les pratiques et les rapports ont durablement changé. Il me semblait important de reposer ce cadre et cette évolution avant de reprendre la question qui nous a occupé Mardi dernier, à savoir : maintenant que le numérique fait partie intégrante de notre société, quel avenir pour l’école ? Question qu’ont bien réussi à cerner nos trois intervenants, Jean-Michel Fourgous, chargé de la mission parlementaire sur la modernisation de l’école par le numérique et maire d’Elancourt, Pierre Giorgini, président recteur de l’université catholique de Lille et auteur de La Transition fulgurante et Gemma Serrano, docteur en théologie et co-directrice du séminaire de recherche « Ecole et République ».

Quelle école pour un monde de données ?

Et en effet, en entrant malgré elle dans un monde de données, l’école a été confrontée à un changement radical concernant les modalités d’accès au savoir. Le savoir de l’enseignant aux yeux de l’apprenant devient désormais faillible. Tout élève peut vérifier en temps réel la véracité de ses propos, ce qui remet directement en cause la hiérarchie disciplinaire enseignant/apprenant. L’élève cherche désormais à être un « co-élaborateur », pour reprendre le terme de Pierre Giorgini, de son propre apprentissage. C’est la même situation pour le patient qui n’accorde plus aveuglément sa confiance au diagnostic de son médecin mais qui souhaite comprendre le pourquoi du comment de telle ou telle prescription. L’apprenant attend une relation complice avec l’enseignant et demande à être responsable de son propre savoir, c’est-à-dire à prendre part dans tous les aspects de sa construction personnelle. La hiérarchie est abolie et les deux sont mis sur le même plan : l’enseignant doit accepter de pouvoir être en situation d’apprendre de l’apprenant.

Cette ouverture de l’accès au savoir remet en cause l’une des premières méthodes de l’école disciplinaire : l’enjeu n’est alors plus d’accumuler un certain nombre de connaissances jugées essentielles mais de réussir à saisir en quoi ces connaissances sont pertinentes. Cela ne signifie pas que les objectifs de l’école ont changé, mais bien que les méthodes doivent reposer sur de nouvelles conceptions de ce qu’est l’école. C’est en ce sens que Gemma Serrano et Pierre Giorgini rappellent que le numérique ne modifie pas en soi le métier d’enseignant ; celui-ci, une fois libérée de cette obligation de transmission des savoirs formels, peut enfin retrouver ses trois missions principales que sont l’éducation, l’instruction et l’enseignement. Par l’éducation, l’enseignant doit transmettre les normes, les codes et les attentes de la société. Cela signifie en amont que l’institution scolaire et la société dans son ensemble ait pris conscience de ces nouvelles attentes et normes. Pour le moment nous avons signalé un changement radical d’enjeux, mais cela ne suffit pas pour cerner toutes les caractéristiques de cette nouvelle société fondée sur l’entreprise au sens large. Si l’institution scolaire veut sortir de la crise qu’elle traverse, crise qui reflète une période de transition entre deux modèles de sociétés distinctes, il faut parvenir à identifier ces nouveaux objectifs sociétaux. Par l’instruction, l’enseignant doit permettre à l’apprenant d’avoir accès au monde intelligible par l’apprentissage de la lecture, de l’écriture et des mathématiques. C’est à partir de là qu’un individu a accès aux connaissances. En effet, avoir accès à Internet aide, mais si l’enfant ne sait pas lire, son accès au savoir reste limité. Néanmoins c’est par l’enseignement que l’apprenant apprend à appréhender ce savoir de telle sorte que celui-ci fasse sens pour lui.

Dès lors, il convient de donner à l’apprenant les clés lui permettant de se saisir correctement du flux de données continuelles, constituant des savoirs, qui circule via les outils numériques. Concrètement, cela induit bien évidement que l’école transmette non pas les normes des sociétés disciplinaires, comme elle le fait encore aujourd’hui, mais celles des sociétés que Deleuze appelle « de contrôle », c’est-à-dire de nos sociétés actuelles. C’est en cela que l’institution scolaire sera en mesure de préparer au mieux l’individu aux attentes de la société, faute de quoi ce dernier se retrouverait en situation de tension, pour reprendre l’analyse de Merton. Si l’individu n’a ni les outils lui donnant accès au monde intelligible, qui désormais passe aussi par les voies numériques, ni la connaissance des objectifs actualisés de la société, celui-ci ne peut que se sentir marginalisé. Et c’est à partir de ces deux conditions que l’école pourra réellement remplir son rôle d’enseignement en redonnant du sens et une cohérence aux savoirs et à la structure sociétale dans son ensemble.

 

Mettre l’école au numérique ne pose donc bien évidemment pas simplement la question de savoir s’il faut changer ou non les supports de cours. Ce sont les pratiques scolaires qui doivent se modifier afin de correspondre au mieux au paradigme proposé par l’arrivée du numérique. Conserver une institution disciplinaire au milieu d’un monde de données n’a aucun sens. Dépasser la crise du système éducatif n’est possible qu’en prenant conscience du changement radical provoqué par le numérique : même l’homme n’est scientifiquement plus appréhender de la même manière. Les repères fondamentaux ont changé. La crise généralisée des institutions dénoncée aujourd’hui n’est finalement que la mise en relief d’une période de transition entre deux sociétés radicalement différentes. Il faut donc revenir aux caractéristiques de cette nouvelle société portée par le numérique, et en ce sens je pense que le petit texte de Deleuze ouvre des pistes pertinentes, afin de comprendre comment adapter le système scolaire. C’est seulement à partir de là, qu’une école plus adéquate pourra être pensée et pourra au mieux préparer les élèves au monde qui les attend.

Yaël Benayoun
Equipe des Mardis des Bernardins

Avec la participation de :

  • Jean-Michel Fourgous, chargé de la mission parlementaire sur la modernisation de l’école par le numérique et maire d’Elancourt
  • Pierre Giorgini, président recteur de l’université catholique de Lille et auteur de La Transition fulgurante
  • Gemma Serrano, docteur en théologie et co-directrice du séminaire de recherche « Ecole et République »