La honte du mal-logement, un mal significatif de nos sociétés – Les Mardis des Bernardins

Le mal-logement est une réalité difficilement perceptible et dépasse largement le cadre des 140 000 personnes dépourvues de domicile fixe en France. Selon l’Insee, plus de 3,5 millions de personnes sont effectivement concernées par ce problème. La majorité des mal-logés ayant déjà un toit, il ne s’agit alors pas seulement de créer plus de logements, mais de mieux loger. Comment ? Avant de répondre, il nous faut saisir ce qui qualitativement caractérise le mal-logement. Notre table ronde de Mardi dernier nous a permis d’esquisser une piste : le sentiment de honte semble être au cœur de la problématique du mal-logement.

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Sous l’impulsion du Vicariat pour la solidarité, les Mardis des Bernardins sont revenus cette semaine sur la problématique du mal-logement. Derrière ce terme, il y a toutes les personnes privées de domiciles personnels mais aussi toutes les personnes vivant dans de mauvaises conditions. Christophe Robert, délégué général de la Fondation Abbé Pierre, résume la situation : tout individu n’ayant pas accès à un « toit digne » est mal-logé. Le père Dominique Greiner, assomptionniste et rédacteur en chef à La Croix, renchérit : tout individu qui n’est pas en mesure de se sentir capable d’inviter quelqu’un chez lui est en situation de mal-logement.

Le mal-logement serait donc directement lié au regard de l’autre. Je ne me sens pas digne de recevoir quelqu’un parce que j’ai honte de l’endroit dans lequel je vis. Cette honte ne peut-être que sociale ou relationnelle. Véronique Fayet, présidente du Secours catholique, rapporte différents témoignages dont celui d’une femme qui exprime bien l’origine de cette honte : la pitié dans le regard de l’autre. Si cette honte est une pure fabrication sociale, le mal-logement ne serait-il alors qu’un mal subjectif de notre société? C’est ce mécanisme que nous allons essayer de saisir dès à présent.

« Il ne devrait plus y avoir de honte à être pauvre »

Georges Bernanos dans Journal d’un curé de campagne s’exclame : « Après vingt siècles de christianisme, tonnerre de Dieu, il ne devrait plus y avoir de honte à être pauvre. Ou bien, vous l’avez trahi, votre Christ ! » Et il ajoute : « Car la question sociale est d’abord une question d’honneur. C’est l’injuste humiliation du pauvre qui fait les misérables. » Dans ce passage, Bernanos nous rappelle que le pauvre est à la ressemblance et à l’image du Christ qui est venu sur terre dans son dénuement le plus complet. Le Christ est pauvre certes, mais il n’est pas misérable. Il n’a pas de raison d’avoir honte puisqu’il n’est pas atteint par le regard d’autrui et c’est justement cette force qui rend splendide la pauvreté et l’empêche de sombrer dans le misérabilisme.

Pourquoi ce détour par le Christ, Bernanos et la pauvreté ? La pauvreté n’est pas objectivement parlant un problème. Elle en devient un lorsque le fait d’être pauvre ne répond pas aux objectifs fixés par la société. Le pauvre devient donc un marginal qui n’arrive pas à s’intégrer à la société. C’est bien pour cette raison que Bernanos critique les sociétés capitalistes : elles isolent socialement le pauvre qui ne peut participer à la dynamique économique de la société dans son ensemble. Le sentiment de honte vient de l’intériorisation de cette marginalisation.

Le problème du mal-logement est légèrement différent puisque, par définition, le mal-logement ne saurait être un choix. Si aujourd’hui les gens vivant dans des caves ou des grottes entrent statistiquement dans la catégorie des mal-logés, il serait surprenant – voire même anachronique – de dire que les Troglodytes aient été un peuple de « mal-logés ». Et ce, justement pour cette raison : les Troglodytes formaient un peuple, une communauté, et n’étaient pas à la marge de la société. Ils avaient un logement, ce logement répondait à une norme qui leur était propre. Un individu est mal-logé à partir du moment où son habitat ne lui permet pas de répondre aux critères établis par la société dans laquelle il vit. Il est donc exclu et marginalisé et, conscient de son incapacité à prendre part à la vie de la société, il a honte.

Dépasser la problématique du logement pour faire société

Le problème du mal-logement dépasse largement la problématique du logement. Les mal-logés sont des personnes logées, mais en marge de la société à cause des leurs conditions matérielles qui ne leur permettent pas de poursuivre les ambitions économiques de la société dans son ensemble. La difficulté d’accès aux moyens de transport qui éloigne l’individu des lieux de l’emploi, de l’éduction, ou de sociabilité devient alors un critère du mal-logement.

Le mal-logement pose en creux la problématique de l’insertion. Une personne isolée géographiquement, non-connectée, n’ayant pas accès à une hygiène de vie tenue comme acquise, est mal-logée, mais surtout marginalisée. La réponse la plus efficace au mal-logement serait de trouver le moyen de réinsérer ces personnes dans la société. La table ronde de Mardi dernier proposait la fraternité pour recréer un premier lien social.

La fraternité induit cependant un changement de regard de la part de la société dans son ensemble. Si le mal-logé a honte, c’est qu’il se rend compte qu’il ne correspond pas à la norme de la société. Néanmoins, depuis Durkheim et son exemple de la « société des Anges », nous savons que ce phénomène est réciproque. Un individu ne se marginalise jamais seul, il est marginalisé par un groupe lui-même structuré par des normes. La honte du mal-logé n’est que le verso du malaise du bien-logé qui ne sait comment réagir face à une personne qui se trouve, de fait, hors-norme. La société capitaliste valorisant l’acquisition d’un chez-soi, le fait d’être bien-logé est constitutif de l’identité propre à ces groupes qui se trouvent démunis face aux mal-logés. Pour Durkheim, le mécanisme d’exclusion mis en place, consciemment ou inconsciemment est donc tout à fait logique sociologiquement parlant.

 

Dès lors, résorber la problématique du mal-logement est un projet bien plus ambitieux qu’il n’y paraissait aux premiers abords. La seule solution technique ne suffit pas. Il faut trouver le moyen d’accepter et d’intégrer ces personnes à la société. Pour ce faire, il faut changer de regard. Facile à dire, mais beaucoup moins facile à faire quand c’est l’un des principes fondamentaux des sociétés capitalistes qui doit être remis en cause, à savoir celui de propriété. Pour accepter durablement ces personnes dans la société, il faudrait que celle-ci modifie ses attentes et ses critères en termes de réussite. Un changement de longue haleine qui peut être envisageable si « l’éveil citoyen » perçu par Véronique Fayet a effectivement lieu.

 Avec la participation de :

  • Véronique Fayet, présidente du Secours catholique et ancienne adjointe au maire de Bordeaux chargée des politiques de solidarité
  • Christophe Robert, délégué général de la Fondation Abbé Pierre
  • Yves Laffoucrière, directeur général d’Immobilière 3F
  • Père Dominique Greiner, assomptionniste et rédacteur en chef à La Croix

Yaël Benayoun
Equipe des Mardis des Bernardins