La désaimantation des cervelles

Les « objets » de Judith Scott ne sont pas seulement touchants. Ils ne le sont d’ailleurs que lorsque l’on apprend qu’ils ont été réalisés par une personne assez lourdement handicapée. Si l’on ignorait tout de la vie de cette artiste et des conditions de sa création, trouverait-on intéressantes ces sculptures de laine plus ou moins bien réalisées, ne représentant rien, de forme assez banale ? Pourtant, placé dans cette situation de découverte et de perception première, un œil un peu exercé aux choses de l’art n’aura pas besoin d’informations sur l’artiste, pour saisir assez vite que la présence singulière et forte qui émane de ces œuvres invite à supposer une personnalité profondément atypique. Quelque chose ne trompe pas : l’intensité obscessionnelle, une liberté incontrôlée qui laisse une place très importante aux accidents formels, aux hasards, aux limites physiques de la fabrication.
On mesure la lenteur de réalisation. On ressent la dimension fusionnelle d’un processus jamais prédéfini, et jamais fini. Bref, il s’agit bien d’une de ces œuvres que l’on regarde bien sûr comme artistiques à part entière, mais qui appartiennent à une sphère de l’art très particulière, un satellite demeuré marginal, appelant d’être considéré en tant que tel. On imagine mal une œuvre comme celle de Judith Scott montrée sans précaution parmi toutes celles disposées dans nos musées d’art moderne ou contemporain. Les institutions qui l’abritent sont des musées d’art brut (Lausanne, Lille), car il s’agit bien d’art brut, ainsi que Jean Dubuffet l’a nommé peu après la Seconde guerre mondiale. Ne discutons pas cette appellation. Elle est désormais historique. Elle signifiait et signifie encore l’art « non culturel », comme disait Dubuffet, c’est-à-dire produit par des personnes qui n’appartiennent pas à la profession artistique et au milieu culturel, parce qu’ils en sont de fait exclus : malades, handicapés, illettrés, pauvres, insoumis, enfants que l’éducation n’a pas encore abîmés, et tous ceux finalement que l’art ne concerne pas et qui pourtant en font…Qu’a fait Jean Dubuffet, qu’a-t-il pensé ? Bien avant Beuys, il a affirmé que tout individu porte en lui la faculté de créer. Cela n’allait pas du tout de soi en 1950… Toute personne est artiste, à condition de libérer les forces profondes de sa singularité intime, ce que l’apprentissage artistique et les idées reçues sur l’esthétique et sur l’art ne peuvent que contrarier. Cette conception repose, on le voit, sur une idée révolutionnaire de l’art. Pour lui, l’art authentique jaillit de l’expression des niveaux enfouis du psychisme. Il faut donc déconstruire, désapprendre, défaire les couches superposées de la vie morale, civilisée, convenable qui « asphyxient » le moi véritable. Il faut « désaimanter les cervelles ». Qu’on relise les écrits de Dubuffet. Ils sont datés et pourtant ils restent d’une faîcheur et d’une intelligence rares. J’y vois trois idées interdépendantes qui parlent fortement au chrétien amateur d’art que je suis : l’irréductible singularité de chaque personne humaine ; la capacité pour l’art d’exprimer en vérité la personne humaine ; la valeur éminente du sensible, de l’affect, des forces intérieures…