Mardi des Bernardins – Journalisme et numérique : médiation ou information ?

Avec Daniel Cornu, Christophe Deloire et Pascal Riché.

Entre l’irruption des smartphones, le développement des réseaux sociaux et la profusion des sources, nos rapports au journalisme et à l’information se sont profondément modifiés au cours de ces dernières années. Journalistes et bloggeurs sont-ils aujourd’hui concurrents ou partenaires ? Tout le monde peut-il s’improviser journaliste ? Qu’a apporté le numérique au journalisme ? Ce sont à ces interrogations que nos trois intervenants ont tenté de répondre tout au long du débat.

L’un des aspects qu’a apporté le numérique au journalisme est une démarche participative, la possibilité aux internautes de donner leur avis, d’échanger sur des sujets et d’écrire leurs propres articles dans des blogs et des pureplayers,comme Rue89 par exemple. Cette nouvelle démarche s’est accompagnée de questionnements sur le statut du journaliste : quelle est la différence entre un journaliste professionnel et un bloggeur ? Entre un journaliste et un citoyen comme les autres qui intervient sur une actualité précise ? Le métier de journaliste est-il en train de s’éteindre ? L’idée que tout le monde pouvait devenir journaliste a commencé à germer dans les esprits, ce phénomène s’est appelé « le journalisme citoyen ». Phénomène qui s’est finalement avéré plus complexe après des enquêtes réalisées sur le fonctionnement de différents journaux. On s’est rendu compte que malgré l’importance des citoyens dans la médiation de l’information, le journaliste professionnel conservait un rôle capital. Si les internautes participent à la rédaction de Rue89, c’est le journaliste professionnel qui garde le contrôle des publications. Le métier de journaliste, au-delà de transmettre l’information, consiste à la chercher et surtout à la vérifier, ce que le citoyen est dans l’incapacité de faire. Celui-ci peut apporter un témoignage, parler de sa vie, construire une analyse (auquel cas, il peut entrer en concurrence avec le journaliste) ou proposer un sujet qui le touche personnellement, mais il ne peut pas gérer les opérations de vérification, de mise en forme et de diffusion de l’information au même titre que les professionnels. Outre leurs rôles importants de créateurs de sujets et de rédacteurs, les citoyens ont aussi un rôle de prescripteur. Aujourd’hui, le tri n’est plus fait par le rédacteur en chef mais en fonction de conseils et de recommandations de pairs. Il y a même certains articles que les rédactions ne considèrent pas importants de prime abord, mais qui, ayant beaucoup de succès sur Facebook, sont mis en avant dans un second temps. Le journalisme n’est pas une profession fermée, caractéristique qui n’est d’ailleurs pas récente. Au XIXème siècle, il y avait déjà beaucoup de personnes qui écrivaient dans des journaux et qui pourtant n’étaient pas journalistes, comme le personnage de Monsieur Homais dans Madame Bovary, à la fois pharmacien et correspondant pour un journal local. 

L’autre question importante que l’arrivée du numérique dans le monde du journalisme a soulevé est le financement de l’information. Les gens sont-ils prêts à payer pour de l’information sur internet ? Nous nous trouvons dans une phase de transition entre un modèle qui s’effondre, celui de la vente de journaux papier, et un nouveau modèle que l’on ignore encore. On aurait tendance à supposer que les journaux ou magazines internet payants délivreraient une information plus qualitative. Ces journaux partent du principe que l’information a de la valeur et donc, qu’il faut la payer. Pourtant, on observe que la gratuité n’est pas synonyme de médiocrité. Les quotidiens gratuits distribués dans le métro réussissent bien à transcrire l’information et à intéresser un public qui n’est pas forcément friand d’actualités. D’ailleurs, si l’on regarde l’histoire de la presse, la gratuité de l’information n’a pas été inventée par internet, on pense à la radio par exemple. S’il n’a aucun impact sur la qualité de l’information, le financement des magazines sur internet reste un problème. Il serait mal perçu de passer du gratuit au payant, (même si certains journaux l’ont déjà fait), l’idéal serait de trouver un système pour faire payer ce service au moins partiellement. Pour l’instant, c’est la publicité qui finance les journaux gratuits sur internet mais l’information générale est très difficile à vendre contrairement à l’information spécialisée comme Les Inrockuptibles entre autres, où la publicité y est ciblée sur la musique et la culture. Le magazine peut ainsi rentabiliser ce qui n’est pas le cas de Rue 89. Pour pallier à ce manque de ressources, le journal organise des salons, crée des magazines papier, des produits pour tablette… Avant l’arrivée du numérique, la presse payante était financée par un annonceur. Aujourd’hui, un nouveau modèle de financement par des fondations ou par des mécènes privés est en train de se développer aux Etats –Unis notamment.

Au-delà les débats sur le bouleversement du statut de journaliste et le financement de l’information sur internet, les blogs et les réseaux sociaux représentent une liberté et une arme pour les habitants de pays en révolution ou non-démocratiques et ont été extrêmement utiles lors des Printemps arabes. L’aspect viral des réseaux sociaux dans des régions du monde où la liberté de la presse est bafouée est précieux. Là encore, on décèle l’importance des journalistes traditionnels qui permettent de valider l’information et de la transmettre dans les pays du reste du monde.

Outils de lutte et d’information, lieux d’échange entre professionnels et citoyens, gratuits, payants, les journaux numériques et les réseaux sociaux ont mille et une fonctions et enjeux que l’on cherche encore à définir aujourd’hui.

L’équipe des Mardis