Dialogue avec François Jullien et son œuvre

Le collège des Bernardins a accueilli à plusieurs reprises François Jullien qui a trouvé dans ce cadre une écoute et une aptitude au dialogue remarquable. C’est donc tout naturellement que nous avons engagé un partenariat avec le Collège pour soumettre à la critique les grands thèmes de notre livre Chine, la dissidence de François Jullien (Seuil) co-écrit avec Nicolas Martin.

« Faire travailler les écarts »

Philosophe et sinologue, François Jullien est comme en marge de ces disciplines. Ses allers et retours entre la pensée européenne et la pensée chinoise offrent pourtant une grille de lecture riche de pistes de réflexion et d’interrogations tant sur la réalité de ces univers que sur leurs rapports. La Chine n’est pas si différente de l’Europe qu’indifférente à nombre des problématiques qui ont passionné l’Europe.
François Jullien fait « travailler des écarts » entre la Chine et l’Europe, et d’abord à travers la langue, en nous invitant à repenser la traduction du chinois vers les langues européennes. Passionné de philologie, en quête d’une conception nouvelle de l’interculturalité, il s’écarte de la pratique sinologique traditionnelle. Car son projet n’est pas seulement sinologique.
Pour la première fois, dans notre livre, il ouvre une piste nouvelle : ces allers et venues entre pensées chinoise et européenne lui ont permis d’élaborer une philosophie du « vivre » qui le situe dans la suite de Montaigne, mais le distingue des philosophes de l’« existence ». Qu’est-ce que « vivre » – ce verbe premier dit l’élémentaire mais, en même temps, ce à quoi nous n’accédons jamais : « vivre enfin ! ». Or, si simplement posée, la réponse aussitôt se dérobe.

Entre dissidences et bonne conscience

Pour s’être rendu en Chine pour la première fois « à la pire époque, l’extrême fin de la révolution culturelle » il redoute la bonne conscience des étrangers prêts à se mobiliser alors qu’ils ne risquent pas comme les dissidents chinois la prison. Mais il prône le versant « négatif » de la défense des droits de l’homme, celui du non de protestation face à l’intolérable, à l’obscène tandis que leur versant positif, celui d’adhésion à des valeurs, ne lui parait pas détachable du contexte culturel de l’Europe.
Il y a en fait trois niveaux de dissidence historique, celle que les lettrés chinois auraient pu développer face au pouvoir impérial, celle des dissidents qui se sont opposés au pouvoir politique du Parti communiste chinois, mais aussi celle d’interprètes dont l’analyse de ces faits politiques rompt avec l’historiographie dominante de leur époque.
Quel déchiffrement François Jullien propose-t-il de ces dissidences et de leurs transformations ? Celles-ci sont-elles marquées par le refus traditionnel de la dissonance ? Y a-t-il une tradition culturelle de l’« Harmonie » en Chine qui pèse sur toute manifestation d’opposition au point de l’étouffer dans l’œuf ?

Par son insistance à promouvoir le négatif dans ce qu’il a de constructif, François Jullien contribue ainsi, en creux, à redéfinir le rôle de l’intellectuel. Ouvre-t-il une nouvelle catégorie de penseurs en affirmant que l’ère des Sartre et des Foucault est derrière nous et que l’engagement doit se repenser à nouveaux frais ?

La mondialisation a comme supprimé la notion de dehors et à l’intérieur de l’univers recomposé les rôles se redistribuent. Si la Chine est en train de devenir la plus grande puissance du monde ses problèmes se multiplient : il est plus facile d’être second que d’être le premier quand il faut contenir les tensions sociales politiques et idéologiques qui taraudent le pays. Il est encore plus difficile d’exercer une hégémonie politique sans proposer de modèle. Les transformations silencieuses de la Chine ne mettent-elles pas sur le devant de la scène un nouveau type de dissidence ?

La soirée « Dialogue avec François Jullien et son œuvre  » aura lieu mardi 26 avril au Collège des Bernardins, pensez à réserver vos places !

Quelques ressources sur François Jullien et la Chine
Dialogue avec François Jullien et son œuvre – Chine – Sinologie