Corps à corps

Il y avait quelque chose d’évident dans le programme montré le lundi 4 février 2013 dans le Grand auditorium du Collège des Bernardins, comme un fil caché qui parcourait ces films et permet de les saisir ensemble, de voir comme ils se parlent, et parfois s’éclairent, les uns les autres.

Le cinéma, comme la danse, cherche à mettre en œuvre le mouvement. Danse et cinéma sont deux pratiques intrinsèquement portées par une temporalité qui fait que, fondamentalement, elles ont à voir avec l’existence et la vie, qui, fut-ce sur le mode de l’absence ou du retrait, s’actualisent à travers elles. Dans sa forme comme dans son propos, La vie continuera sans moi d’Arnold Pasquier le met particulièrement en évidence. Ce film en effet, selon un dispositif qui s’organise autour des notions de geste, d’écoute et de visage, est la mise en scène d’une intimité qui s’extériorise et qui dans ce passage, dans ce mouvement, est comme rendue à elle-même. Nous sommes dans un univers privé, habité par de multiples traces de Pina Bausch, où sont accueillis des visages qui nous donnent leur seule présence. Mais déjà quelque chose du dehors est rentré à l’intérieur. Une personne regarde une carte de la Sicile, une autre replie le plan d’une ville étrangère, deux images qui matérialisent cet appel à un ailleurs et à une traversée que tout visage porte en lui. Une jeune femme sort sur le toit d’un immeuble et esquisse un geste chorégraphique, bref mais intense, qui incarne la sortie de soi propre à l’acte d’exister et dit à sa manière ce que d’autres films montreront par d’autres chemins, cette nécessité qu’il y a à danser dehors, être au contact du monde pour le transformer par une présence charnelle.

Danser dehors, c’est précisément ce que font les nombreuses silhouettes captées par le collectif Killmeway dans la mise en oeuvre de Fragments du colonialisme en pays natal, proposition qui est à la frontière du film et de l’installation. Conçus pour être en partie le résultat d’un montage aléatoire, et cherchant à épuiser la structure même qui les fait apparaître, ces fragments dressent le portrait d’un parc, en occasionnant la rencontre dans un écran partagé en triptyque trois pratiques qui ont assurément à voir avec la chorégraphie ou le mouvement du corps : la danse hip hop, les gestes empruntées au judo, et le skateboard. Un texte d’Aimé Césaire lu en voix off comme une litanie inscrit assez justement le paysage urbain, dont l’aménagement se laisse deviner, dans l’héritage du colonialisme. Combien d’espaces publics, en apparence offerts comme des lieux de partage, empêchent toute forme de rencontre entre les groupes et les populations ? Ce parc de Bagnolet, dont il nous est donné une image éclatée, car tout est fait dans ce dispositif pour que le film soit comme dessaisi de la dimension de maîtrise propre à l’outil caméra, a peut-être à voir avec une forme de contrôle de la vie sociale propre aux villes modernes, qui se situent dans le sillage d’une histoire dont la violence est loin d’être éteinte. L’hélicoptère qui plane dans le ciel de Bagnolet semble ainsi porter avec lui le signe d’une guerre possible ou d’une menace à venir.

Jusqu’où peut-on aller dans le dessaisissement et l’abandon ? Quelles sont les formes du monde auxquelles cet abandon nous ouvre un accès ? Sous leur apparente légèreté, les trois films de Carole Contant — Valse, Roc et Marché, trois courts films tournés en super 8 — rejoignent de telles questions. Les deux premiers procèdent d’une volonté de faire un film « sans visée », en confiant le cadre aux accidents du mouvement d’un corps pris dans une valse. ll appartient ainsi à la danse elle-même d’accueillir le monde environnant. Pour simple que soit ce geste, il engendre des éclats particuliers, liés à des changements d’intensité de la lumière dans Valse, ou à une sortie de l’obscurité dans Roc, quand la caméra pointe sans intention préalable sur un ciel qui n’est pas tout à fait plongé dans la nuit ou brûle de rencontrer soudainement un jeu de feux urbains. Ces films montrent que le visible ne nous a pas encore donné toutes les formes dont il est capable, et que l’abandon du pouvoir d’appréhension du monde est corrélatif d’une contemplation nouvelle et riche, qu’il faut peut-être expérimenter pour pouvoir accueillir un sourire en vérité.

Le film de Laurence Rebouillon donne dans un état d’acuité accrue ce qu’il pouvait y avoir de politique dans ce que les autres films ont touché. Danser dehors, à découvert, ce n’est plus seulement accéder à un nouveau régime de visibilité, c’est très certainement permettre, en s’y engageant corps et âme, de nouveaux modes de relations entre les êtres. Réalisé en compagnie des danseurs de la compagnie Ex-Nihilo, qui ont cette singularité de ne danser que dehors, au contact d’un public qui n’est pas celui des salles de spectacles, Rue des petites Maries est le récit d’un homme dont l’existence est marquées par des souvenirs de guerre et qui revient dans le quartier où il a passé son enfance, à Marseille. Son jeune amant a pris la décision de danser le monde pour le transformer, et le film capte quelques moments de ces gestes de danses exécutés dans des lieux qui peuvent sembler a priori ne leur être ni propices, ni favorables. Ici et là, un effet de contagion advient, et les quelques passants à la rencontre desquels ces gestes sont adressés commencent à bouger à leur tour. Sans doute est-ce la puissance du cinéma et de la danse mélangés qui provoque cette belle situation d’un abandon au mouvement qui se transmet d’un corps à l’autre.

Le film de Gilles Delmas clôt ce cheminement en le laissant se poursuivre au delà des images.  Living Chiaying nous fait entrevoir la possibilité d’une danse qui serait tellement en prise avec le monde qu’elle pourrait comme s’y diluer. Ce film est le portrait d’une danseuse filmée à Taiwan, a partir de la technique dite de la pose B. Cette dernière a la particularité d’introduire de la temporalité dans l’image elle-même, de donner une image dans laquelle la frontière entre les êtres perd de sa netteté et de son évidence. Un mouvement a déjà été accompli du corps de cette danseuse vers la ville qui l’entoure quand leur relation est captée par la caméra. La distance entre ce corps et le monde qui lui fait face ou la ville dans laquelle il s’enfonce est à la fois maintenue et abolie. A travers le cinéma, qui peut les restituer de multiples manières, les gestes humains semblent pouvoir pénétrer le monde pour s’y prolonger dans quelque lieu secret auquel nos yeux n’ont plus accès. C’est dire avec une poésie visuelle renouvelée ce dont les films de Carole Contant et de Laurence Rebouillon, résonnant dans un espace ouvert par ceux d’Arnold Pasquier et du collectif Killmeway, ont aussi fait le constat : nos actes nous engagent plus loin que nous mêmes, ils portent bien au-delà du lieu où ils se déploient, et disparaissant dans la chair du monde, ils participent assurément de sa consistance et de sa saveur.