Après le colloque Gauchet aux Bernardins

Je pensais que le paysage intellectuel français était parsemé de failles profondes. L’une d’elle pour moi séparait d’un côté Marcel Gauchet, le rédacteur en chef de la revue Le Débat, – et avec lui toute une frange de l’intelligentsia parisienne pour qui le christianisme n’avait plus de place dans les sociétés modernes, et de l’autre Christoph Theobald, le rédacteur en chef adjoint de la revue des Recherches de sciences religieuse, et avec lui toute une myriade d’intellectuels chrétiens désireux de (re)faire de la théologie en régime de postmodernité. Marcel Gauchet ne croyait pas en 2004 à l’expression « fourre-tout » de « retour du religieux », se montrait critique à l’égard du mea culpa de Peter Berger, l’ancien chantre de la nécessaire sécularisation, et constatait surtout les retours des fondamentalismes et l’avènement du New Age. Christoph Theobald quant à lui expliquait en 2007 dans Le christianisme comme style que Marcel Gauchet s’était fourvoyé en prophétisant la fin du christianisme en raison d’une lecture strictement christocentrique de l’histoire de l’Eglise et d’un manque d’ouverture à sa dimension trinitaire.
Dans cette interprétation gauchetienne de l’avènement de la modernité, écrivait Theobald, le geste du Christ survivait « comme matrice structurelle du désir, certes, mais son âme est épuisée, laissant le désir humain dans sa ‘douleur lancinante ».  L’affrontement entre l’Eglise et l’Etat conduisaient à l’épuisement « de la fonction régulatrice du comprendre ecclésial ». Or pour Theobald l’histoire du christianisme n’est pas celle du couple binaire commémoration-répétition. Si on part d’une conception spirituelle de la révélation chrétienne « selon laquelle l’auto-communication de Dieu en personne, au sens fort du terme, n’entrave pas mais suscite plutôt l’initiative prophétique des disciples du Christ », on peut proposer une lecture différente de la mise en place d’une ‘médiation ecclésiale’ pendant les premiers siècles de notre ère. Pour le théologien jésuite « la définition du christianisme comme ‘religion herméneutique’ implique dès lors la prise en compte d’une véritable créativité culturelle résultant des fécondités des altérités internes au corps ecclésial qui sont autant de reflets des altérités externes. » En d’autres termes, les mondes juif et hellénique ne se situaient pas en opposition radicale et funeste avec le christianisme mais en permanente relation d’inter-activité. La théologie chrétienne est véritablement biblique en tant qu’elle ne cesse de se féconder en dehors des frontières culturelles de la Bible. Exit par conséquent la thèse du christianisme comme « religion de la sortie de la religion ».

Le colloque consacré à l’œuvre de Marcel Gauchet tenu au Collège des Bernardins les 14-15 octobre a permis à mon sens de sortir de l’impasse. Le dialogue entre Marcel Gauchet et Antoine Guggenheim en particulier a « traduit » les discours de la théologie et de la philosophie dans une lumière nouvelle. Le philosophe français a présenté son « anthropo-sociologie transcendantale » sur laquelle il travaille depuis la publication de son livre La condition historique en 2003. Gauchet ne parle plus d’expulser le religieux du champ social, mais il constate l’évolution des « structurations religieuses » des sociétés. Or pour lui, les sociétés relèvent d’une donation, ce qui leur permet précisément d’avoir du pouvoir sur elles-mêmes. Il en ressort que l’homme n’est pas un « animal » politique comme le pensait Aristote. Il se distingue précisément de l’animal en ce que sa conscience politique le met en mesure d’inventer ses conditions de l’être ensemble. Les religions en définitive constituent pour Gauchet le mode de relation de l’homme social à lui-même. Dès lors la réflexion doit porter sur l’articulation entre « être soi » et « être ensemble ». Dans cette perspective pour Gauchet, le langage symbolique est « devant nous ». Celui-ci est caractérisé par un mouvement ternaire de la conscience de soi, de la distance par rapport à soi-même, et de la redécouverte de soi par la médiation de l’extériorité.

Pour Antoine Guggenheim, directeur du Pôle de recherche des Bernardins, cette rupture épistémique que chacun éprouve à l’égard de soi-même est ce que les théologiens qualifient de « péché » originel, de chute qu’éprouve tout un chacun à l’égard de la conscience diffuse du moi-nous. Pour le théologien français cette nouvelle articulation de l’empirique et du transcendantal que cherche Gauchet dans son anthropo-sociologie peut être comprise à nouveaux frais par ce que les Ecritures désignent sous le terme de « sacrements », à savoir cette manière dont Dieu agit dans l’histoire pour faire advenir l’Esprit. Jésus Christ selon lui n’a pas « institué » les sacrements de rien, car c’est toute l’histoire de la relation entre Dieu et les hommes qui est sacramentelle.  Saint Paul n’appelait-il pas les premiers chrétiens à « faire eucharistie en toutes choses » ? Dès lors, comme l’a conclu Alain Caillé, le rédacteur de la revue du MAUSS, « si le transcendantal est dans l’empirique et réciproquement» une nouvelle alliance entre philosophie et sciences sociales devient possible. Marcel Gauchet lui-même est allé jusqu’à se montrer favorable à une réintroduction des facultés de théologie au sein des universités publiques. Certes il devra s’agir d’une nouvelle forme de pensée théologique, plus anthropologique, plus théanthropique, plus œcuménique. Inversement les facultés de théologie devront probablement intégrer un cursus en anthropo-sociologie transcendantale. Dans les deux cas il semble bien que les lignes de faille aient été recouvertes de nouveaux alluvions.

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