Les Mardis des Bernardins – La dignité de la personne : une valeur universelle ?

Nous commémorons cette année le cinquantenaire de la clôture du concile Vatican II. Cinquante ans après la publication de Gaudium et Spes (1965), l’un des principaux documents issus du concile, réaffirmant la dignité inaliénable de toute personne, nous ne pouvons que souligner qu’alors que l’unanimité est réelle autour de la défense de la dignité humaine, il existe pourtant de grandes divergence sur ses implications concrètes.

Qu’est-ce que la dignité ?

La dignité de la personne est-elle une valeur universelle ? Les Mardis des Bernardins, en collaboration avec la Fédération Internationale des Universités Catholiques (FIUC) revenaient sur cette question, au milieu d’un colloque consacré au concile Vatican II, avec trois intervenants : le p. Paulin Poucouta, professeur d’Ecriture sainte à l’université catholique de Yaoundé, Éric Fiat, maître de conférences en philosophie à l’université de Paris-Est Marne-la-Vallée, ainsi que Laetitia Calmeyn, professeur de théologie morale à l’École cathédrale. Que signifie l’expression « mourir dans la dignité » selon qu’on soit pour ou contre l’euthanasie ? Peut-on parler d’une dignité animale ? N’est-ce pas à la dignité des personnes que nous portons atteinte lorsque nous fermons nos frontières, pour des raisons économiques ou politiques, à des millions de personnes ne disposant plus dans leurs pays de conditions de vie dignes ? Il faut sans doute revenir au sens premier du mot dignité et ses acceptions diverses.

Le père Poucouta ouvrait le débat en avouant : « toute l’après-midi j’ai essayé de traduire le mot ‘dignité’ dans ma langue maternelle, et je n’ai pas réussi (…). J’ai dû faire un détour, par l’expression de ‘bumuntu’, c’est-à-dire le fait d’être une personne humaine. C’est moins abstrait et plus englobant que le mot de ‘dignité humaine’ en français ». Éric Fiat quant à lui rappelait l’origine concrète du terme : « dignus en latin veut dire : ‘qui a de la valeur’ (…) ; mais dans l’Antiquité, alors que la dignité était l’apanage de quelques-uns, c’est le christianisme qui en a fait celui de tous ». Et Laetitia Calmeyn de développer la pensée chrétienne : « Que signifie ‘être créé à l’image de Dieu’ ? Car on a l’impression qu’on a tout dit, mais en réalité il faut encore expliciter : à la fois [la dignité est] est une valeur intrinsèque, et à la fois l’homme est appelé à correspondre à cette image profondément inscrite en lui ».

La dignité peut-elle se perdre ?

Selon Gaudium et Spes, la dignité humaine n’est vraiment respectée que si l’on tient ensemble la personne (cf. chap. 1) et la communauté (cf. chap. 2), ce que rappelait le p. Paulin Poucouta : « l’homme ne se fait pas tout seul ! ». Ainsi la communauté, le regard d’autrui accomplissent pleinement la dignité de l’homme. Car s’il est vrai que « l’on ne peut pas perdre sa dignité, on peut par contre en perdre le sentiment ». Car s’il est des regards qui garantissent le sentiment de dignité, « il est [aussi] des regards qui [le] font fondre comme neige au soleil » (Éric Fiat).

Laetitia Calmeyn, ancienne infirmière en soins palliatifs en Belgique, a pu ainsi apporter son témoignage : « Quand je retourne en Belgique, je vois le poids de la culpabilité qu’on fait porter aux personnes âgées malades qui veulent encore vivre »  et ajoute que « le premier ministre a justifié l’euthanasie des mineurs pour garantir une meilleure vie aux citoyens ». Selon elle, « la perte de la fraternité dans une société mène à créer une culture de mort, c’est-à-dire à ne plus voir en l’autre un être infiniment digne. »

Selon Éric Fiat, la dignité humaine ne doit donc pas être assimilée aux mots « maîtrise, autonomie et indépendance », comme le font certaines associations défendant le droit de « mourir dans la dignité, et véhiculant l’idée que la dignité peut se perdre ».

Les Mardis des Bernardins – La chrétienté, mythes et réalités

Le 7 avril 2015, les Mardis des Bernardins recevaient Nicole Lemaitre, Sylvio Hermann de Franceschi, le père Jean-Robert Armogathe, historiens, ainsi que le philosophe Guy Coq, pour débattre de la notion de chrétienté, des différentes acceptions de ce terme au cours des siècles et de l’actualité de ce dernier. Ce Mardi était organisé en collaboration  avec l’Académie catholique de France et en lien avec le colloque « La chrétienté dans l’histoire, une notion mouvante » du samedi 14 décembre 2013, dont les actes sont parus en 2014 aux Editions Parole et Silence.

La chrétienté est une notion « qui renaît sans cesse », comme le disait Nicole Lemaitre : elle n’a pas le même sens dans le siècle qui suit Constantin que sous la plume des hommes d’Eglise des XI-XIIIe siècles, ni que sous celle d’un Charles Péguy.

La chrétienté n’est donc pas une « civilisation chrétienne » monolithique, mais plutôt une notion qui permet de rassembler les chrétiens. Sylvio de Franceschi regrettait que « ce qu’il reste de chrétienté aujourd’hui équivaut seulement à la catholicité occidentale », faisant allusion aux orthodoxes comme aux chrétiens d’Orient, qui n’ont jamais été vraiment inclus dans les définitions historiques de cette notion. Guy Coq, rappelant la pensée d’Emmanuel Mounier, qui a pu préfigurer Vatican II, affirmait que « il ne faut pas viser à une civilisation chrétienne, mais il est certain qu’il y a une action nécessaire du christianisme dans la société ». Ce à quoi souscrivait le père Armogathe en expliquant aussi que « l’Europe n’a jamais été pleinement chrétienne (…) le paganisme a toujours subsisté » au cours de son histoire, et en rappelant la diversité de ses racines, grecques et romaines, catholiques mais aussi musulmanes et orthodoxes par les nombreux contacts médiévaux.

Voir la vidéo intégrale ici : https://vimeo.com/124392183

Les Mardis des Bernardins

Les Mardis des Bernardins accueillaient ce 31 mars Ghaleb Bencheikh, président de la Conférence Mondiale des Religions pour la Paix, Nicolas Cadène, rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité auprès du Premier ministre, le p. Jacques Gagey, aumônier de la Conférence Internationale Catholique de Scoutisme ainsi qu’Emmanuel Tawil, maître de conférences à l’Université Paris II et correspondant du Comité Pontifical des Sciences Historiques pour discuter de la notion de laïcité, de ses interprétations et « récupérations » diverses. Abuse-t-on du principe de laïcité, l’instrumentalise-t-on ?

« La loi Laborde, une loi d’émotion ? »

A cœur de l’actualité, la proposition de loi dite Laborde, fut le point de départ du débat. Ce projet de loi, dont l’examen a été en raison des élections repoussé au 11 mai, veut imposer la laïcité aux structures privées accueillant la petite enfance. Nicolas Cadène réagissait à ce sujet en expliquant, au nom de l’Observatoire de la Laïcité : « les risques sont que cette loi est tout simplement anti-laïque et non conforme, a priori, au principe de laïcité défini par le conseil constitutionnel. Il y a aussi un risque conventionnel, c’est-à-dire de liberté de conscience garanti par l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme ».

Le père Gagey a rappelé le vaste mouvement d’opposition à ce projet de loi de la part de la jeunesse française engagée dans le scoutisme : « l’ensemble du scoutisme, les catholiques, Juifs, protestants, musulmans et aussi les laïcs, s’est prononcé contre ce projet de loi (…) car c’est une loi qui empêche de laisser respirer la multiplicité des religions ».

Neutralité, pluralisme et espace public

Nos intervenants ont pu revenir sur la confusion dans les termes, notamment l’assimilation courante des mots « laïcité » et « neutralité ». Emmanuel Tawil le rappelait : la laïcité n’est pas « l’interdiction de toute forme de religion dans la sphère publique » et ajoutait : « il n’y a pas que la neutralité qui découle du principe de la laïcité, mais aussi le pluralisme, qui est le respect de toutes les croyances dans la sphère publique »,

Ils ont également souligné une autre confusion, celle de la sphère publique (« c’est-à-dire la rue », E. Tawil) d’avec la sphère administrative. Pour clarifier le terme de sphère publique, Nicolas Cadène encourageait à « parler plutôt d’espace partagé (…), espace qui n’est pas soumis à la neutralité » pour clarifier les choses.

De l’importance de la formation

A propos des dernières affaires qui ont échauffé les esprits en France, Ghaleb Bencheikh regrettait : « on se noie dans des verres d’eau. Ces histoires de voile au XXIe siècle n’ont pas leur importance (…), je répète que ce n’est pas cela l’essentiel : un peu plus d’intelligence pour sortir d’une ornière dans laquelle nous nous vautrons depuis quelques décennies ! », ce à quoi Emmanuel Tawil souscrivait : « la volonté d’éradiquer religions de la sphère publique est une absurdité ».

Comment, dès lors, remédier à la situation actuelle ? Nicolas Cadène se faisait l’ambassadeur d’une des principales missions de l’Observatoire de la laïcité en rappelant la nécessité de « former à la laïcité » car il existe de nos jours « une méconnaissance incroyable de ce qu’est la laïcité y compris de la part de certains fonctionnaires de certains élus (…) et des media : il faut avoir plus de recul, de la hauteur de vue ».