« À table ! » – Les Mardis des Bernardins

Quatre personnalités éclectiques sont venues s’attabler au Collège des Bernardins ce 12 mai dernier : Thierry Marx, Chef Exécutif et Directeur Restauration Mandarin Oriental, Jean-Marc Albert, historien spécialiste de l’histoire culinaire et des comportements alimentaires, Louis de Romanet, chanoine régulier de Saint-Augustin et Matthieu Jauniau-Dallier, chroniqueur gastronomique au Guide Fooding et animateur de l’émission « Je mange donc je suis » sur Radio Nova. « Manger », quoi de plus ordinaire ? Une banalité à laquelle nous consacrons pourtant 2h30 chaque jour et 15% en moyenne de nos revenus.  Retour sur un Mardi des Bernardins organisé en collaboration avec les Jeunes Mécènes.

Mangeons-nous encore par faim ?

                Quelques jours à peine se sont écoulés depuis l’inauguration le 1er mai dernier de l’exposition universelle de Milan, dont le thème « Nourrir la planète. Énergie pour la vie » rappelle l’inquiétude face au futur de l’alimentation et notamment des ressources naturelles. Louis de Romanet et Thierry Marx évoquent cette inquiétude et la responsabilité des pays développés vis-à-vis des pays en développement. Thierry Marx le souligne : « aujourd’hui, dans notre société, nous ne mangeons plus par faim, mais pour chercher une émotion. »

                Jean-Marc Albert, historien des comportements alimentaires, fait état de l’importance dans la cuisine dans la société française. La cuisine serait donc devenue une passion générale depuis quelques années, sans aucun autre équivalent dans l’Histoire ? À l’en croire, oui. Et l’ancien membre du jury de l’émission TopChef ne peut que souscrire.

À table !

                « Se mettre à table », « cuisiner quelqu’un »… N’est-ce pas autour de la table que la vérité sort de l’ombre, que les échanges se clarifient, comme le rappelle Louis de Romanet ? Lieu de diplomatie, lieu de pouvoir, lieu de cohésion, la table est aussi un lieu d’éducation, où l’on apprend le besoin de l’autre et le respect. Lieu d’émotions, d’accès à la culture et aux relations humaines, comme en témoignaient le chroniqueur Matthieu Jauniau-Dallier et Thierry Marx, l’un à partir de son expérience auprès des jeunes, l’autre à partir de son expérience auprès des prisonniers.

                Les évolutions contemporaines de nos habitudes alimentaires mettent-elles en péril ces vertus de la table et du repas partagé ? Il nous revient à tous de « faire du repas de chaque jour une fête ! »

Les Mardis des Bernardins – La dignité de la personne : une valeur universelle ?

Nous commémorons cette année le cinquantenaire de la clôture du concile Vatican II. Cinquante ans après la publication de Gaudium et Spes (1965), l’un des principaux documents issus du concile, réaffirmant la dignité inaliénable de toute personne, nous ne pouvons que souligner qu’alors que l’unanimité est réelle autour de la défense de la dignité humaine, il existe pourtant de grandes divergence sur ses implications concrètes.

Qu’est-ce que la dignité ?

La dignité de la personne est-elle une valeur universelle ? Les Mardis des Bernardins, en collaboration avec la Fédération Internationale des Universités Catholiques (FIUC) revenaient sur cette question, au milieu d’un colloque consacré au concile Vatican II, avec trois intervenants : le p. Paulin Poucouta, professeur d’Ecriture sainte à l’université catholique de Yaoundé, Éric Fiat, maître de conférences en philosophie à l’université de Paris-Est Marne-la-Vallée, ainsi que Laetitia Calmeyn, professeur de théologie morale à l’École cathédrale. Que signifie l’expression « mourir dans la dignité » selon qu’on soit pour ou contre l’euthanasie ? Peut-on parler d’une dignité animale ? N’est-ce pas à la dignité des personnes que nous portons atteinte lorsque nous fermons nos frontières, pour des raisons économiques ou politiques, à des millions de personnes ne disposant plus dans leurs pays de conditions de vie dignes ? Il faut sans doute revenir au sens premier du mot dignité et ses acceptions diverses.

Le père Poucouta ouvrait le débat en avouant : « toute l’après-midi j’ai essayé de traduire le mot ‘dignité’ dans ma langue maternelle, et je n’ai pas réussi (…). J’ai dû faire un détour, par l’expression de ‘bumuntu’, c’est-à-dire le fait d’être une personne humaine. C’est moins abstrait et plus englobant que le mot de ‘dignité humaine’ en français ». Éric Fiat quant à lui rappelait l’origine concrète du terme : « dignus en latin veut dire : ‘qui a de la valeur’ (…) ; mais dans l’Antiquité, alors que la dignité était l’apanage de quelques-uns, c’est le christianisme qui en a fait celui de tous ». Et Laetitia Calmeyn de développer la pensée chrétienne : « Que signifie ‘être créé à l’image de Dieu’ ? Car on a l’impression qu’on a tout dit, mais en réalité il faut encore expliciter : à la fois [la dignité est] est une valeur intrinsèque, et à la fois l’homme est appelé à correspondre à cette image profondément inscrite en lui ».

La dignité peut-elle se perdre ?

Selon Gaudium et Spes, la dignité humaine n’est vraiment respectée que si l’on tient ensemble la personne (cf. chap. 1) et la communauté (cf. chap. 2), ce que rappelait le p. Paulin Poucouta : « l’homme ne se fait pas tout seul ! ». Ainsi la communauté, le regard d’autrui accomplissent pleinement la dignité de l’homme. Car s’il est vrai que « l’on ne peut pas perdre sa dignité, on peut par contre en perdre le sentiment ». Car s’il est des regards qui garantissent le sentiment de dignité, « il est [aussi] des regards qui [le] font fondre comme neige au soleil » (Éric Fiat).

Laetitia Calmeyn, ancienne infirmière en soins palliatifs en Belgique, a pu ainsi apporter son témoignage : « Quand je retourne en Belgique, je vois le poids de la culpabilité qu’on fait porter aux personnes âgées malades qui veulent encore vivre »  et ajoute que « le premier ministre a justifié l’euthanasie des mineurs pour garantir une meilleure vie aux citoyens ». Selon elle, « la perte de la fraternité dans une société mène à créer une culture de mort, c’est-à-dire à ne plus voir en l’autre un être infiniment digne. »

Selon Éric Fiat, la dignité humaine ne doit donc pas être assimilée aux mots « maîtrise, autonomie et indépendance », comme le font certaines associations défendant le droit de « mourir dans la dignité, et véhiculant l’idée que la dignité peut se perdre ».

Les Mardis des Bernardins – La chrétienté, mythes et réalités

Le 7 avril 2015, les Mardis des Bernardins recevaient Nicole Lemaitre, Sylvio Hermann de Franceschi, le père Jean-Robert Armogathe, historiens, ainsi que le philosophe Guy Coq, pour débattre de la notion de chrétienté, des différentes acceptions de ce terme au cours des siècles et de l’actualité de ce dernier. Ce Mardi était organisé en collaboration  avec l’Académie catholique de France et en lien avec le colloque « La chrétienté dans l’histoire, une notion mouvante » du samedi 14 décembre 2013, dont les actes sont parus en 2014 aux Editions Parole et Silence.

La chrétienté est une notion « qui renaît sans cesse », comme le disait Nicole Lemaitre : elle n’a pas le même sens dans le siècle qui suit Constantin que sous la plume des hommes d’Eglise des XI-XIIIe siècles, ni que sous celle d’un Charles Péguy.

La chrétienté n’est donc pas une « civilisation chrétienne » monolithique, mais plutôt une notion qui permet de rassembler les chrétiens. Sylvio de Franceschi regrettait que « ce qu’il reste de chrétienté aujourd’hui équivaut seulement à la catholicité occidentale », faisant allusion aux orthodoxes comme aux chrétiens d’Orient, qui n’ont jamais été vraiment inclus dans les définitions historiques de cette notion. Guy Coq, rappelant la pensée d’Emmanuel Mounier, qui a pu préfigurer Vatican II, affirmait que « il ne faut pas viser à une civilisation chrétienne, mais il est certain qu’il y a une action nécessaire du christianisme dans la société ». Ce à quoi souscrivait le père Armogathe en expliquant aussi que « l’Europe n’a jamais été pleinement chrétienne (…) le paganisme a toujours subsisté » au cours de son histoire, et en rappelant la diversité de ses racines, grecques et romaines, catholiques mais aussi musulmanes et orthodoxes par les nombreux contacts médiévaux.

Voir la vidéo intégrale ici : https://vimeo.com/124392183