Eglise et mémoire tchèque, entre liens blessures

La place de la religion dans la mémoire collective est une question complexe, entre particularisme et universalisme, entre individus et collectif. Autour de la table des Mardis des Bernardins, nos invités tentaient d’analyser la place de l’Eglise Catholique romaine dans le façonnement de la mémoire collective tchèque. Son Eminence Duka, Cardinal Archevêque de Prague était entouré de Fr. Ludvik Grundman, théologien, Patrick Guyomard, psychanalyste et P. Tomas Petracek, historien.

L’identité comme combat

S. Em. Duka a ouvert le débat par un exposé sur les turpitudes de l’histoire tchèque et la diversité des régimes politiques auxquels l’Eglise Catholique a tenté de s’adapter (ou de résister). Comme le rappelait le Père Petracek, la situation est d’autant plus complexe que les régimes politiques divisent l’Eglise dans ses réactions. Les dissensions qui se dessinent ainsi survivent aux régimes qui les génèrent. Le Cardinal expliquait qu’au terme du « lourd voyage de l’Eglise pendant le XXème siècle », cette dernière s’attache maintenant à envisager la suite, dans un contexte de liberté retrouvée. Père Petracek décrivait une société tchèque tiraillée entre nostalgie pro-russe dangereuse et ouverture à l’Europe, que l’Eglise appelle de ses vœux.

Patrick Guyomard s’est dit saisi par la dimension combattive de cette identité tchèque. En effet, pour lui, l’identité est une recréation perpétuelle de la mémoire, qui rend possible l’avenir. Le cadre des totalitarismes est extrême puisque le pouvoir totalitaire tâche de régir non seulement les corps mais encore les psychismes, coupant les liens extérieurs (entre les gens) mais encore intérieurs (empêcher la vie de l’esprit de chacun). Par exemple, la confiscation des édifices religieux, est un exercice de pouvoir par lequel les totalitarismes affichent leur projet de créer un monde nouveau. Ils font ainsi le pari illusoire de rendre les mémoires impossible en croyant que l’on peut effacer les mémoires.

Oublier, pardonner, réconcilier ?

L’un des points qui a le plus animé l’échange entre les intervenants est la question du pardon. Pour le Fr. Ludvik, il fallait réussir l’exercice périlleux d’allier la réconciliation avec la critique ferme. Or si l’Eglise s’est montrée exemplaire en matière de pardon, elle a occulté les méfaits du communisme et la compromission de certains de ses membres. En conséquence, le pardon de l’Eglise a pu être interprété comme allant de soi, ce qui a envoyé un mauvais message quant à la position de l’Eglise face au communisme. Patrick Guyomard soulignait que pardonner n’équivaut en aucun cas à oublier, puisque le pardon est au-delà de la mémoire. Le pardon est peut-être même la reconnaissance suprême, car par le détour de la reconnaissance, il donne sa place à la parole et au vécu de chacun.

Une nouvelle génération « ahistorique » (P. Petracek) ?

Le débat s’est conclu par un regard vers l’avenir, notamment avec l’attitude de la jeunesse dans cette situation complexe. Pour Fr. Ludvik, la persécution qu’avaient subie les anciennes générations était un facteur de rassemblement. Or la nouvelle génération, qui n’a pas connu le communisme, est moins concernée et endolorie par cette mémoire. Elle fait un « nouveau départ insouciant », ce qui est un risque autant qu’une opportunité. Patrick Guyomard voyait plus volontiers l’aspect positif de cette évolution : chacun a le droit – voire le devoir – d’être dans sa génération ; « la jeunesse a le droit d’être jeune ». En tout état de cause, on ne peut pas tourner les pages de l’histoire à jamais : il est bien impossible de figer ce dont il faut se souvenir, puisque la mémoire est par essence rétrospective. A son sens, construire la mémoire et l’identité c’est mettre en place les conditions pour vivre son présent sans que le passé l’écrase.

L’équipe des Mardis

Mardi des bernardins – Algérie – France : comment dire le passé d’une même voix ?

C’était il y a 60 ans. La nuit du 1er novembre 1954, une trentaine d’attentats visant des symboles de la présence coloniale, firent sept morts. La date entrait dans l’histoire de France comme la Toussaint Rouge et dans celle de l’Algérie comme la Glorieuse Révolution qui a conduit à l’indépendance du pays en 1962. La guerre a fait entre 300 000 et 400 000 morts côté Algérie, que l’Algérie qualifie volontiers de martyrs. Elle a façonné le pays politiquement, topographiquement et démographiquement. A travers le million et demi d’appelés français (dont 30 000 ne sont pas revenus), toutes les familles françaises ont vécu cet épisode qui ne s’est longtemps appelé que « les événements » de ce côté de la Méditerranée.

 C’était il y a 60 ans. Pourtant, il n’y a toujours pas de consensus historique ou mémoriel sur la guerre d’Algérie. Plus de cinquante ans après les accords d’Evian, où en sommes-nous ? C’est la question qui réunissait les invités des Mardis des Bernardins le 18 novembre : Sylvie Arkoun, Ben Salama et Benjamin Stora.

 Ils ont d’abord interrogé les mutations dans le rapport à cet épisode. Pour Benjamin Stora, la France, notamment son Etat, a d’abord voulu en finir avec cet événement vécu comme une blessure collective. Des historiens et des témoins ont très vite écrit, mais l’espace public et les élites politiques n’ont pas ménagé de place pour leur parole. Sylvie Arkoun reprenait à un niveau plus personnel cette description du refoulement. En effet, son père, l’éminent islamologue Mohammed Arkoun, l’a élevée sans jamais lever le voile qu’il avait jeté sur son attachement à l’Algérie. Or, selon elle, dans les silences qui pèsent sur les familles transparaissent des vérités dont les enfants héritent. On pourrait élargir cela à l’échelle collective : dans le refoulement collectif de l’histoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie ont transparu des choses qui retrouvent progressivement leur place dans le discours public. Il ne faut pas craindre que la mémoire s’exprime, puisque c’est la seule garantie de l’apaisement du rapport au passé et de la guérison du traumatisme. Il faut, selon Benjamin Stora, honorer toutes les mémoires et tous les morts de la guerre.

 Le problème est désormais autre : une fois qu’ils s’expriment, les points de vue sont difficiles à concilier dans un récit partagé, entre France et Algérie, mais également au sein de chacun des deux camps. Ben Salama soulignait que la réconciliation est une démarche volontariste et non quelque chose qui advient sui generis. Il faut qu’elle soit portée par le courage politique des représentants des peuples, chose qui fait défaut actuellement. Un lycéen du public interrogeait le traitement maladroit de la guerre d’Algérie dans les manuels scolaires : l’épisode est traité comme crise politique entre la IVème et la Vème République et non comme conflit armé. Or évidemment, comme beaucoup de choses, la réconciliation des mémoires passe d’abord par l’éducation… C’est d’ailleurs ce que Ben Salama disait en appelant de ses vœux la création d’un Office Franco-Algérien de la Jeunesse, à l’image de celui que Charles de Gaulle et Konrad Adenauer avaient mis en place entre leurs deux pays. Pour lui, l’obstacle est avant tout politique, puisque les sociétés civiles, en dépit d’une frange qui nourrit la haine, sont extrêmement liées.

 Les invités de notre Mardi ont donc brossé le tableau d’une mémoire en mutation, aux prises avec un traumatisme non-résolu. Même si la politique blessée des deux pays freine parfois la compréhension du passé, les sociétés civiles échangent et construisent, de fait, un avenir de dialogue et de partage.

L’équipe des Mardis

Cultivons la Paix !

Centenaire de la Grande Guerre, soixantenaire de la guerre d’Algérie, conflits multiples au Proche-Orient, en Afrique… La guerre semble omniprésente dans la vie des hommes sur Terre. Autour de la table des Mardis des Bernardins, trois intervenants au passé aussi riche que différent ont pourtant choisi de voir la moitié pleine du verre. A en écouter nos invités, la paix est le produit d’un mélange complexe entre paix intérieure, harmonie et diversité, justice et amitié, respect et connaissance de l’autre. Comment chacun peut-il faire avancer le monde vers la paix ?

 L’homme est-il capable de paix ?

 L’homme n’est-il pas un loup pour l’homme ? Avant de savoir comment faire la paix, encore faudrait-il la rechercher. Or ne sommes-nous pas tentés, primairement, de dévorer notre prochain, les idées ou identités qu’il représente ?

Pour Reza, photojournaliste, l’homme naît bon et la politique le corrompt. Pour Samuel Grzybowski, président de Coexister, l’association interreligieuse des jeunes, la haine et la guerre sont originellement présentes dans le cœur de l’homme au même titre que l’amitié et la paix. C’est ensuite à chacun de choisir sa voie. Enfin, le Pr. Jean-Jacques Rein, chef du service de cardiologie pédiatrique à l’hôpital Hadassah de Jérusalem, citait la Genèse pour évoquer les mauvaises pulsions qui animent initialement l’homme. Face à ce caractère inné, l’éducation est un combat qui doit l’amener à rechercher la paix. Dans la Bible, la paix est une bénédiction de Dieu. Lire la suite…